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3 octobre 2014 5 03 /10 /octobre /2014 09:24
Catherine Millet
Catherine Millet

Catherine mouillée, par Vincent Corpet ©Gallimard

Catherine Millet, prix des Vendanges littéraires (Rivesaltes, 4,5 octobre 2014 -

Directrice de la revue Art Press, Catherine Millet raconte son « Enfance de rêve » dans un milieu modeste. Après « La vie sexuelle de Catherine M. » et « Jour de souffrance », elle avance dans la compréhension de ce qu’elle est, de ce qui l’a fait, de ce qui explique peut-être ses émotions d’aujourd’hui, ses sentiments, ses pulsions et ses préférences culturelles. (« Une enfance de rêve », Flammarion).

* à signaler : C.M. inaugurera lundi 10 octobre, à l'Odéon-Théâtre de l'Europe, le nouveau cycle de lectures et de conférences consacrées aux écritures féminines (animées par Le Monde des Livres et France Culture)

- - - Enfance :

Je poursuis le compte-rendu de mes grandes lectures estivales. Voici C. Millet, dont j'ai parlé à plusieurs reprises (sur la vie sexuelle de Dali, sur sa venue à Perpignan, grâce au CML, sur son époux Jacques Henric : dialogue au café de la Poste...).

Elle nous avait habitués, la directrice d'Art Press, à des récits libertins et dynamiques...Mais ici, à part quelques touches sur l'éveil sexuel de l'enfant...

Avec le récit autobiographique qu'elle publie cette année chez Flammarion, le lecteur est face à une écriture lente, classique, étudiée et belle jusqu'à l'ennui... Pas d'écart de langage, pas de volonté de faire du style, d'inventer des images, de chambouler la syntaxe. Seule semble compter la vérité de l'enfance à dérouler sans chapitres, sans froufrous...

C.M. raconte ses premières fois, sa découverte de la vie, les portraits des membres de sa famille. Surtout elle essaie de comprendre "comment on peut grandir sans se fabriquer une morale."

C'est sans doute le passage sur les lectures de l'enfant et sur son désir d'écrire qui est le plus intéressant : à la page 106 : "Je mettais en place le pouvoir des mots sur moi-même. On peut manquer d'un toit, d'un amour, de tout, mais ne pas disposer des mots qui désignent sa souffrance est à mes yeux le malheur extrême…"

Un peu plus loin, elle s'identifie à Cosette et fait référence à David Copperfield, pour raconter les ennuis de la vie domestique et les déchirures familiales, la mésentente de ses parents.

La naissance de l'écriture est partout. Catherine Millet a toujours eu la certitude qu’elle écrirait, un jour. Elle commence à mener une "vie dédoublée", faite de matière réalisée et de matière rêvée, dès son plus jeune âge. "La fiction avait fonction d’une cachette que je transportais avec moi comme la tortue sa carapace qui la protège."

J'aime ce passage sur Collioure, où la mère louait un deux-pièces près du boramar et des anciens remparts (Catherine parle d'ailleurs du vieux ciné installé à cet endroit) :

La famille est en vacances. Dans les alentours de Collioure, lors d’une promenade à pied, le frère perd son canif. Il s’en aperçoit, le soir, une fois rentré. Ils décident de refaire ensemble la route, le lendemain, dans l’espoir de retrouver le petit objet sans doute tombé de la poche du frère. Cela tiendrait du miracle. Ils vont pourtant le retrouver. Catherine Millet revient sur ses pas et réinvestit la noirceur de l’enfance...

- - -

Catherine aime

Quand nous l’avons rencontré, au mois de juin 2000, au pied du Castillet, à la terrasse du café des vieux Catalans, nous ne pensions pas que Jacques Henric préméditait un livre sur des photos de nus, jumelé à celui de sa compagne Catherine Millet, et que son livre Légendes (1) créerait, un an plus tard, l’événement, ferait l’actualité du livre, un succès éditorial et médiatique énorme ! Il était venu sans sa femme, mais, tout en parlant, il se rappelait sans doute le moment agréable qu’il avait passé ici :« Assieds-toi sur la banquette en moleskine du Café de la Poste, la jupe à hauteur du sexe. Encore un petit effort, à peine un centimètre et la culotte, ou l’absence de culotte. » (2)

Nous parlâmes sérieusement de ses livres, de Tel Quel, du milieu littéraire parisien, et de frontières, d’un projet de revue, de lieux de d’artistes d’ici… Il nous autorisait à publier des extraits de son roman consacré à la Catalogne, dans lequel il parle de Port-Bou, de Walter Benjamin, de Picasso à Collioure, de Dina Vierny et de Maillol…(3) Il allait nous procurer un texte de Sollers sur le sculpteur de Banyuls, un autre de Philippe Muray, sur Soutine. Il le fit, très vite, par lettre, l’aimable, sympathique et modeste J.Henric : à se contenter de l’écouter, on le prendrait pour un homme commun ; l’incurieux devrait se diriger vers ses écrits pour peser l’intensité de provocation –mêlée à l’érudition et au travail d’écriture- qu’ils renferment ; il n’y a guère que son éternelle veste en cuir noir de motard anarchiste pour suggérer que cet homme n’est pas aussi lisse et gentil qu’il veut bien le montrer…

Il aurait pu nous dire que « la bitation des femmes », c’était fleur bleue par rapport aux photos de C. Millet, prises -femme et images- dans des lieux publics comme une gare, un cimetière…Ces « légendes », au sens latin de « ce qui doit être lu », semble inviter tout de même le lecteur du côté de la fiction, du « mensonge » ; mais non, il ne s’agit même pas de « mentir-vrai », pas de frontière flottante entre l’imaginaire et la réalité : à Bouillon de cul, l’émission de Bernard Pinot, brave Bouddha toujours prêt à s’égriller quand on cause de la pination des femmes, le couple a insisté pour affirmer que tout ce qu’il venait de publier, c’était bien vrai : « Tout est absolument exact ! » Si cette Vie sexuelle de Catherine Millet (4), c’est bien réel, alors c’est un témoignage, c’est la vie, il faut le lire ; et ces Légendes, ce sont des photos, donc c’est authentique, il faut les voir ! Ces histoires, racontées froidement et sereinement, par ce couple d’amoureux sincères, qui ont une double, voire une triple vie, paraissent alors extravagantes, scandaleuses : le réel est plus extraordinaire que la fiction ! (5)

En effet, C.Millet, directrice de la revue Art Press, auteur de livres importants sur l’art contemporain, s’expose, con, expose son con, cette « origine du monde » courbettienne, racontée naguère par son complice (6). La « putain de l’art contemporain » (7) se raconte en mots, tandis que J.Henric la montre en photos : ainsi se confirme le célèbre slogan de « Paris-Match », ainsi s’affirme la réalité des mots. Belle stratégie commerciale que ce jumelage éditorial, que ces participations à deux voix, à deux corps, à d’innombrables émissions plus ou moins cultu. C’est la publication conjointe de deux points de vue différents sur le phénomène sexuel ; d’un côté , le livre « sadien » de C. Millet, recensant sèchement, objectivement, sa participation active à de multiples partouzes : un lecteur pressé pensera qu’il s’agit là de la prostitution d’une femme du monde; d’un autre côté, le livre rétinien et « esthétique » de J. Henric, livrant une vision sage et érotique de sa dame, paradoxalement toujours seule, ici, à l’exception de la situation « à la motarde » de la page 173… Chez Catherine, c’est la multitude des partenaires, le lieu privé, la nuit des arrière-salles des maisons de rendez-vous. Chez Jacques, c’est le couple de l’état civil réuni dans l’acte créateur (le modèle et l’artiste photographe) débouchant le plus souvent dans l’acte sexuel (8) –mais ceci n’est pas montré- ; c’est le lieu public ; c’est le plein soleil de la Catalogne, des Corbières aux Pyrénées ; souvent, aussi, des lieux en marge, de mort et de rebut : carrières, casses automobiles, décharges -aux connotations si sexuelles !-, et cimetières où l’on recherche sans doute la « petite mort »…Lieux laids, en outre -car la quête de la beauté n’est plus de mise dans l’art moderne, et c’est même, désormais, une démarche réactionnaire-, où la chair semble triste, à en juger par le visage impassible et sans plaisir de Catherine, qui « tire une tronche d’enterrement » (8) Alors, en vérité, qui tire, qui tronche ? Qui triche, qui mensonge.. ?

Le public, aguiché, a été trompé, et c’est tant pis pour lui : les imbéciles voyeurs de cochonnes et frotte-stories en sont pour leur frais, ils ont été fourvoyés. S’attendaient à des situations scabreuses, n’ont que des love-machines, des robots à baiser, les mille et un ennuis des gestes répétitifs dépourvus de sentimentalité; en vérité, C. Millet sépare sexe et sentiment, sensuel et cérébral, érotisme et morale. Veut crier au scandale, le lecteur, afin de juger, de moraliser en rond ; or, ces valeurs axiologiques n’ont pas lieu d’être, pas de transgression ni d’interdit, ici ; on est plongé dans un monde en marge du monde et de ses ordres juridiques, religieux ou politiques ; il s’agit d’un monde à la fois réel et utopique : la partouze est la communauté la plus démocratique et anonyme qui soit puisque titres, signes extérieurs de richesse et attributs vestimentaires sont abandonnés pour offrir des corps égaux et nus à la caresse ou à la maladresse d’autrui : Sainte Catherine fait sienne cette parole christique « fais don de ton corps afin de racheter toute la méchanceté des hommes » ; elle ouvre son corps puisque tous se donnent aux autres. Cette société secrète préfigure bien l’utopie de la société du nouveau millénaire à inventer. C. Millet ne choque pas; certes, elle recherche son propre plaisir, aussi, mais elle fait souvent preuve de courage, risquant de mettre en actes et en mots ses plus violents fantasmes; elle vit, avec J. Henric, la littérature que tous deux défendent, depuis plusieurs décennies, de Tel Quel à L’Infini, c’est-à-dire les œuvres de Laclos, Sade, Bataille, Joyce, Artaud, Genet, Guyotat…C. Millet écrit une littérature matérielle, ou matérialiste : elle agit, elle s’efface, gomme sa personne, sa subjectivité.

Le sexe est montré, exhibé, claironné, dans un premier degré, mais, en fait, pour eux deux -et beaucoup d’autres, espérons-le !- le sexe, c’est la vie, c’est l’énergie créatrice : « Pour nous, l’art, la littérature et le sexe, c’est la même chose. » C. et J. ne célèbrent pas le sexe mercantile et la société du spectacle et de la consommation. Le sexe est révélé, mais il n’est pas l’essentiel, à l’opposé des livres ou des films pornographiques ; il n’est pas la vraie intimité ; l’intimité authentique, celle de l’amour, n’est jamais dite par les deux auteurs : c’est leur jardin secret, et le lecteur, le spectateur et l’éternel voyeur n’y entreront jamais.

Ils ont concocté deux livres qui abusent ces productions médiatiques, éditoriales et spectaculaires, qui ne cessent de nous abuser. D’une part, Catherine Henric produit un livre cochon, puisque la littérature veut des truismes, et le public désire une motivation susceptible de lui procurer un -bien pauvre- plaisir masturbatoire. D’autre part, Jacques Millet fabrique une sorte le journal intime, dans lequel il sécurise le lecteur en répétant que Catherine est son modèle, sa muse, son inspiratrice : « Trouver dans le réel quelqu’un qui alimente mon écriture, c’est important. », déclare-t-il. Il perpétue cette idée baudelairienne de l’histoire littéraire et artistique : l’homme est écartelé entre deux aspirations ; aimer la femme-corps, la putain, ou la femme-esprit, l’intellectuelle. Il célèbre celle qui a su réconcilier ces deux tentations. Catherine est à la fois muse et putain. A la fois Madeleine et Marie. Marie-Madeleine. Les personnages de romans et les modèles des beaux-arts sont des putains, ou ils le deviennent sous l’emprise dominatrice de l’artiste, comme l’a montré le film La belle noiseuse, dans lequel le peintre exploite le corps et l’âme de sa belle esclave ; une fois ces richesses épuisées, taries, le créateur va chercher un autre produit jetable : et c’est pourquoi Picasso le cannibale, le Minotaure, eut tant de maîtresses et d’épouses. Et c’est pourquoi on dit que l’artiste « croque » son modèle. Et c’est pourquoi Matisse écrivait : « Après la séance de pose, je b… le modèle ! ». Et c’est pourquoi Bernard Dufour –qui prêta ses mains à M.Picoli, dans le film de Jacques Rivette- exposa les « tirages » de ses ébats avec ses modèles, photos obtenues par le déclencheur de son Leica. ( 9)

C. et J. se seraient partagé les rôles; J. a le « bon », puisqu’il médite sur l’art, la photo, la littérature, et adopte, pour parler du sexe, une écriture distanciée. Il observe son modèle, en pleine action, dans l’univers du sexe. Face à une pratique, à laquelle il prétend ne pas participer, J. Henric nous offre une théorie de l’art et de la sexualité : de la vie, en somme : toute une sagesse.

Légendes de Catherine Millet, récit – Denoël – avril 2001 –

Légendes…p.57 –

L’habitation des femmes – roman – Le Seuil – janvier 1998 –

Le Seuil – avril 2001 –

Rappelons que la direction de M6 a qualifié son émission fétiche Loft story de « fiction réelle ».

Adorations perpétuelles –roman- Le Seuil – 1994 –

Article de Daniel Bougnoux, publié dans Le Monde du 30 mai 2001 –

Pierre Bottura - Chronic’art, sur le web – 22 avril 2001 –

Mes modèles, femmes-nues-à-l’atelier – Editions de La Musardine –

- - -

La souffrance de Catherine MILLET

Dans son nouveau livre autobiographique, C. M. (elle aime encore beaucoup dans ce livre !) retrace ses liaisons amoureuses et érotiques avant de tomber amoureuse de son mari Jacques Henric. Elle parle de son métier de critique d’art, des difficultés du début de sa carrière et de celles de la revue mensuelle Art Press dont elle est actuellement la directrice.

L’écriture est simple, limpide, comme classique ; on ne s’attendait pas à une telle analyse psychologique et à un style de cette qualité après les aventures sexuelles de CM, répétitives et roboratives. Son « nomadise sexuel » n’est qu’une expérience du corps, une « expérience des limites » : rien à voir avec l’amour, écrit-elle à la page 54 ; elle fait part de sa générosité sexuelle : cette philanthrope des boudoirs a beaucoup donné et parfois peu reçu ; cette altruiste du plaisir pensait plus à la jouissance de l’homme qu’à la sienne…

Les débuts de l’ouvrage sont passionnants car on comprend la genèse du précédent livre à succès et sa philosophie : « Mon corps s’est dissocié de mon être » ; elle l’a compris lors de l’écriture de La vie sexuelle de CM…Le but du livre était de décrire la mécanique secrète du corps en transe, « mettre au jour le maximum de situations et de sensations érotiques éprouvées par mon corps » (p.57) Des formules fortes et poétiques tentent de cerner le mystère du jouir : « je ne parviens à estimer véritablement le corps que dans son retrait : l’empreinte creusée dans le drap froissé, la place que je laisse vide… »

La deuxième partie du livre, consacrée à la jalousie, quand la femme des partouzes découvre que son époux a des liaisons, débute à la page 80, décrit la lente montée de la souffrance : l’infidélité de Jacques fait remonter le passé et tous les non-dits. Le mari acceptait, tolérait les parties fines de sa femme –en souffrant aussi, sans doute, mais ce n’est pas dit- et se venge en cachant des maîtresses, à Paris ou à Estagel, où le couple vient souvent l’été, pour les vacances (un exemple est abordé p.150 : Henric fait l’amour avec une certaine Dany, sur la route de Serrabonne). Catherine découvre les carnets intimes de Jacques et imagine les scènes « qui se déroulaient dans un cadre qui m’était familier (le jardin de la maison de Maillol à Banyuls, celui du Carrousel à Paris)… » (p.133)

Cette portion du livre consacrée au déchirement de la jalousie est moins passionnante et comporte deux belles incorrections (pages 19 et207, sur l’emploi du subjonctif). L’intérêt est relancé à la fin, avec la description des séjours chez le peintre Bernard (il s’agit de Dufour, à qui Jacques Henric a consacré un bel hommage ; aucun nom propre n’est cité, mais on aperçoit au passage des couples connus, comme les Dauré du Château de Jau…) ainsi que la déclaration lyrique de l’amour de l’auteur pour son mari et la définition du plaisir, qui, selon elle, n’existe pas « en-dehors de l’obscénité ».

Un beau livre, littéraire, psychologique et franc : sincère avant tout !

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