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28 mars 2015 6 28 /03 /mars /2015 07:25
Sommet du Canigou © J.P.Bonnel

Sommet du Canigou © J.P.Bonnel

    

* Débat : à propos du CANIGOU, pourquoi montagne "sacrée"..?

 

 

 

 

    Lettre de Joseph Ribas (19 mars 2015)

 

 

    Cher M. Jean-Pierre Bonnel,

 

 

    Je reçois votre lettre.

    J'admets que le terme "sacré" ait pour vous surprendre. Il m'a posé problème. J'ai pensé même le remplacer par "mythique". Je m'en suis remis à la définition classique du mot "haut lieu". Le "haut lieu" désignait, dans l'Antiquité, une montagne où l'on élevait un autel aux dieux du paganisme.

 

    On peut penser que ce fut le cas pour le pic dominant du Canigou. Le dolmen de Tribe, aux limites du Conflent et des Fenouillèdes, apporte un élément de preuve. Sa table est orientée vers le sud, dans la direction du pic, bien apparent à cet endroit. La plupart des dolmens pointent généralement vers l'est. Cette singularité du dolmen deTribe a certainement du sens.

 

    M. André Suchet, universitaire à l'institue de Géographie alpine de Grenoble, intéressé par mes travaux sur le pyrénéite, m'a affirmé que le terme de "montagne sacrée" était scientifiquement recevable. La géographie moderne définit un "lieu" comme ma composante de trois figures de rhétorique : 

-le lieu-attribut, admis comme symbole

-le lieu générique, qui donne l'image d'une appartenance à une collectivité

-le lieu de condensation, à travers lequel s'exprime un système de valeurs dans lesquelles se reconnaît un groupe social ou politique….

 

    Le Canigou réunit ces trois figures.

 

    J'ai trouvé le propos séduisant.

 

    Au canigou, les attributs légendaires foisonnent. Des "Sept géants" à la représentation que nous donner ls textes anciens (Gervais de Tilbury, Salemsene de Adamo, 1285) -descriptions et allusions à des monstres, des sorcières et des fées.

 

    Le "haut-lieu" s'inscrit dans le cosmos entre espace profane et monde spirituel : un oint du territoire qu'il structure en mettant ce dernier en relations avec l'imaginaire spirituel. Et à l'inverse, glissement du cosmos spirituel au territoire social et politique où il s'exprime par l'adhésion d'une société à une pratique traditionnelle : exemple La Trobada ou les Feux de la Saint-Jean.

 

    Je ne vais pas vous décevoir. Je suis laïque, agnostique,je pourrais dire "athée" si ce terme n'excluait pas toute référence au religieux. La communauté des croyants existe. C'est une réalité. Je la respecte, mais je n'en fais pas partie. Je suis dans l'esprit de la loi républicaine sur la Séparation des Eglises et de l'Etat (loi de 1905), encore en avance sur notre temps.

 

    A propos de mon rapport à la nature, je vais vous donner mon sentiment personnel.

 

    J'ai gravi  la plupart des sommets pyrénéens. Là où Russell "voyant Dieu partout"; là où Schrader "parlait au divin", j'ai bu, moi, se lever des aurores sublimes. J'ai pensé aux tableaux de Turner ou de Constable : les formes et les ciels confondus dans des perspectives fuyantes de crêtes et de nuages. Mais est-il nécessaire d'ouvrir de grands livres d'art, de visiter des musées de peintres célèbres quand, dans nos yeux, à certaines heures du matin, le jour nous accompagne vers de fastueux spectacles.

 

    Là, je me reconnais le droit d'aimer sans mesure. Qu'ai-je besoin de parler de dieux, de monstres ou de fées…

 

    La montagne est belle, inépuisablement belle. La voir si belle, il me vient une inquiétude : la sourde prémonition de perdre un jour la jouissance de l'instant où je l'ai vue se coucher dans des crépuscules triomphants. Car c'est cet instant qu'il me faut vivre : ici et maintenant.

 

    Demain ? A tous les demains à venir, je préfère me réjouir du jour que je vis avec ses accrocs, ses reprises, sa belle étoffe tissée au fil du temps qui passe. Sentir chanter le monde. Consentir à vivre comme a grandi le vieil hêtre de la forêt.

 

    Pourquoi proclamer sa foi ? Comme l'ont fait Russell, Schrader, mes maîtres en pyrénéisme, et tant d'autres. Les religions catéchisent la morale et ne propagent pas nécessairement l'amour.

 

    Bien à vous.

 

    Joseph RIBAS.

 

 

    - - - rappel :

 

 

    Lettre à Joseph RIBAS, Canohès, le 17 mars 2015

 

 

    Bonjour et merci de m'avoir répondu de façon si sympathique au téléphone.

    C'est l'expression "Canigou, montagne sacrée" qui m'interroge : je voudrais en connaître les origines et les raisons… Formule venue des légendes anciennes, que vous abordez dans votre grand livre *, ou récupération par la religion et/ou le nationalisme catalan..?

 

    Vous m'avez parlé du divin et du sacré, merci d'expliciter !

    En ce qui me concerne, élevé dans le catholicisme (baptême, communions…à la Cathédrale Saint-Jean de Perpignan), mais athée, à présent (et depuis toujours, en fait), je suis assez choqué, sans être un laïcard intégriste, quand, une fois arrivé au sommet du CANIGO, je me trouve face à une crois (apportée par les ados de La Réal)…

 

    Laïque, je comprends quand même qu'on ne peut supprimer tous les signes ostentatoires religieux qui hantent la République (et encore moins les oeuvres d'art religieuses !), mais ici, dans ce paysage naturel, je ne voudrais voir que la nature, la beauté naturelle, pas cet objet, sous-entendant que l'ascension a été un chemin de croix… Non, la montée fut dure, mais ce fut d'abord un plaisir !

 

    Merci de me répondre. Bien à vous. JPB

 

 

Canigou, montagne sacrée des Pyrénées, Loubatières, 1993, 1ère édition.

 

- - - 

Canigou : Montagne sacrée des Pyrénées

 

 

A l'extrémité orientale des Pyrénées, dressé comme une vigie face à la mer, le Canigou exerça dès l'Antiquité une présence et un mystère tellement chargés de puissance et de fantastique qu'il inspira chez les peuples qui l'environnaient le sentiment du sacré. On ne comprend pas autrement l'attrait de cette montagne, son pouvoir symbolique, l'espèce de dévotion qui l'entoure encore de nos jours. Peu de montagnes ont connu le destin singulier d'avoir été d'abord des lieux de vie, prospères et populeux, un patrimoine humain qui essaima si bien que chaque Catalan, qu'il soit de la plaine ou du littoral, peut se trouver une ascendance venue en droite ligne du Canigou. Joseph Ribas fait revivre dans cet ouvrage l'épopée de cette montagne avec ceux qui l'ont peuplée, ceux qui l'ont conquise, ceux qui la pratiquent et ceux qui gèrent son avenir. Ce livre est à lui seul une petite bibliothèque. Il offre aujourd'hui la somme la plus importante d'informations érudites et pratiques. Livre de fierté régionale pour d'aucuns, il est surtout livre de référence pour tout amoureux de cette " montagne initiatique ", envoûtante et secrète.

 

 

 

 

 

 

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  • professeur de lettres, écrivain, j'ai publié plusieurs livres dans la région Languedoc-Roussillon, sur la Catalogne, Matisse, Machado, Walter Benjamin (éditions Balzac, Cap Béar, Presses littéraires, Presses du Languedoc...
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