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30 mai 2016 1 30 /05 /mai /2016 09:32
Collioure & Canigou : mer et montagne

Collioure & Canigou : mer et montagne

Tourisme culturel, politique, valoriser le paysage


Certains, par la politique, font accéder leur ville (Béziers, cité banale) au satut de ville touristique, célèbre grâce à des idées politiques, souvent inqualifiables, mais qui font mouche et attirent les mouches médiatiques...Nous nous contenterons ici d'écrire sur le tourisme "culturel"...

 

 



1. Le paysage naturel


L'Homme ne supporte pas la "platitude " de la nature, le vide culturel du réel. Il transforme les lieux  avec des oeuvres d'art, des installations plastiques, des descriptions littéraires, des récits légendaires ou religieux. Inventer un éden, une utopie, une île parfaite pour le bonheur, un phalanstère, une architecture grandiose ou inédite…


Les philosophes et écrivains inventent des paysages mythiques et mentaux.


Nous ne savons pas regarder la nature, nous ne supportons pas son aspect vierge, nous voulons y mettre notre empreinte, y insérer nos rêves, nos fantasmes, nos lubies…Si nous ne la supprimons pas, nous la métamorphosons.
Si bien que les nouvelles générations  ne voient la nature qu'à travers des images déjà posées, influençant notre regard, notre perception des choses…


Ainsi, les Américains ont ont changé le paysage en une idée religieuse, en instaurant le parc national du Yosémite, ou en une allégorie de la démocratie yankee, en sculptant le Mont Rushmore.


Nos Pyrénées ont subi, elles aussi, une métamorphise spirituelle : le Canigou est devenue la "montagne sacrée "des Catalans et beaucoup de marcheurs montent au sommet, non pour contempler le paysage ou méditer, mais pour prier et se faire photographie devant la grande croix éternellement ornée de fleurs ou de symboles catalans.


Et que dire du chemin de Compostelle, envahi par une foule mue par la mode et le tourisme, changeant l'itinéraire primitif en un chemin de croix laïc et mercantile, dont les haltes sont des cafés, des épiceries, des auberges et autres chambres d'hôtes bien juteuses… 


C’est ainsi que dans les mois prochains, suite à une résidence sur place prévue pour juin-juillet 2016, l’artiste Irene Grau a prévu de semer de la culture et de l'art (4) sur le tracé du chemin ultime de Walter Benjamin, de Banyuls à Portbou en passant par Cerbère. 


Nous l'accompagnerons dans cet itinéraire pour repérer, marquer, baliser, signaler différents lieux importants sur ce sentier de l’exil précisément décrit par la "passeuse" Lisa Fittko dans son livre "La route des Pyrénées".
 
Avec cette initiative originale, le concept d'ARTIALISATION est mis en pratique ! Le paysage, espace "neutre" (mais la nature n'imite-t-elle pas l’art..?), va se trouver ponctué d'installations humaines infimes, inframinces. 
Sans le dénaturer, sans le corrompre, il s'agit de suggérer les traces d'un destin tragique et de retrouver les pas d'un immense penseur qui traversa l'Albère et côtoya Cerbère, pour se jeter dans la barque des morts...



 2. Tourisme culturel


Les professionnels du tourisme sont devenus intelligents : ils ne vous proposent plus de vous conduire en Tunisie en se contentant de vous installer sur une plage, tout en vous servant cocktails et petits-déjeuners plantureux, ou en vous proposant des activités sportives...


Non ils ont recours à la culture, à l'Histoire du pays : un concert, une expo, un itinéraire à travers les architectures de la ville...sont au programme. 


Certes, la plupart des gens exigent d'abord le farniente, le soleil, la mer, les rencontres et les aventures sexuelles; cependant le slogan  "ne pas bronzer idiot" a eu son impact et on ne peut plus faire comme avant ! On fait dans la culture, notion vague, très large ! La culture devient souvent un alibi pour valoriser un voyage et lui donner un relief, une consistance, presque un sens, une cohérence !


Les foules estivales, à défaut d'être devenues "sentimentales", ont un désir de culture : l'offre doit suivre ! 


Le tourisme culturel fait souvent la renommée d'une ville : on va à Bilbao, d'abord pour l'architecture curieuse de son musée, pour les expos proposées plus que pour visiter les quartiers populaires et ouvriers…ou manger un plat à base de morue…


De même, le patrimoine minier, industriel, abandonné pendant des décennies est utilisé pour le tourisme de masse : découvrons l'histoire de notre pays...Le tourisme des "lieux de mémoire", parfois macabre (visites de cimetières, de camps de concentration...) est à la mode. Tout est bon, désormais, pour faire venir les bus, les curieux et le troisième âge, voire le quatrième...autour d'une tombe : entre l'excursion sur la côte vermeille et un bon repas, on rendra hommage au poète mort à Collioure. Le mythe s'amplifie, la mémoire se poursuit à travers les générations à travers le respect dû au Républicain enterré dans le petit port catalan...


Pour qu'une ville "devienne une destination", projet bien flou, il faut de la communication, et surtout un substrat ancien solide : patrimoine antique ou médiéval, édifices religieux originaux, rues du centre-ville originales et vivantes, circuits de découvertes, richesse ou aspect insolite d'un musée… Il faut souvent un nom, une activité de renom, un mot qui accroche l'intérêt du visiteur virtuel.


L'aspect originel, naturel du lieu (beauté d'une montagne, découpage d'une côte, position d'une ville…) est déjà un atout important : le tourisme de paysage emmène les marcheurs. Cependant c'est l'Homme qui modèle le paysage (les paysans donnent des couleurs à nos plaines, diversifient les aspects du territoire…) et recrée la nature : il pose un château sur une montagne, un monastère sur une colline, une ensemble muséal près de la rivière qui traverse la ville. 

Le tourisme ne peut se contenter du silence ou de la belle pauvreté d'une région : la Cerdagne est admirable mais est un quasi désert cultuel, et on se lasse vite des déserts; elle attire les flâneurs pas uniquement grâce aux champignons ou aux stations de ski, mais parce qu'une forteresse, une innovation solaire y sont installées…Il y manque une bonne librairie, un théâtre, un festival estival de qualité pour que ce plateau concilie bonheurs du corps et de l'esprit…


Mettre de la culture dans la nature. De l'animation culturelle intelligente et de qualité dans la ville…


En ce dimanche menacé par la pluie, je suis allé à Torroella de Montrgri, entre Estartit et Bagur. Depuis le bourg agricole d'Ulla, on accède au château médiéval situé à 300 mètres sur un escarpement qui donne à voir le spectacle de la plaine, des caps, des îles Medes.


Tout est beau, ensemble rocheux, pins, bouquets énormes de genêts, champs d'oliviers, de grenadiers : la main paysanne de l'Homme a produit des richesses naturelles tout en pensant à l'oeil de tous : la beauté, ma couleur, le tracé des chemins, l'ordonnancement des champs…Rien n'est dû au hasard, l'agriculteur a dompté la nature pour nous la rendre aimable !


Mais là, il y a plus. Il y a tourisme car il y a culture…Pourquoi..?

- - -

3. La culture et la création en contrepoint de la nature pour un tourisme intelligent (30 mai)


Il ne s'agit pas d'exploiter le paysage de façon bête et méchante. On saccage assez la nature en polluant les mers, en déforestant, en installant des barrières de béton le long des plages ou dans les stations de ski !


Or noir, or blanc, or vert…bientôt plus que l'Hor…reur ! 
Lire l'article "guide bleu" dans les Mythologies de Roland Barthes.


On va même le débusquer, l'espace encore libre, en apparence inaccessible, avec la mode des sports extrêmes, du trekking.. !


Non, le paysage, en danger, depuis la découverte de l'alpinisme (Saussure, 19° siècle) et les premiers bains de mer (fin 19° puis les congés payes de 1936), doit être protégé. Seule la culture peut le faire ! Comme elle peut tout faire : aider l'économie, montrer la fabrication des "crises" et des conflits, rendre les hommes solidaires, ré-enchanter une ville dirigée par  des responsables motivés par le pouvoir et l'argent !


Le paysage devient un type de message où de nombreux codes sont en jeu, déterminant différents types d'écriture:
-géographique, le paysage comme objet de soin
-poétique, le paysage comme état d'âme
-littéraire, le paysage comme scène, décor…


Il s'agit de renforcer les "qualités esthétiques" d'un paysage qui en aurait besoin : cela est discutable, car certains peuvent préférer le "vide" et la "beauté" sauvage d'un espace laissé à l'état brut (du côté des Corbières, par exemple) ; discutable aussi les "critères de beauté", l'esthétique classique (normes de l'antique, canons du siècle classique) n'ayant plus droit de cité dans les "installations" contemporaines…


…Après ce long détour, quelque peu obtus, je reviens à ma "balade culturelle" (titre d'un de mes livres, "Balades culturelles en Catalogne", paru depuis 10 ans, bien diffusé, ouvrage littéraire présentant un artiste (Matisse) dans un lieu (Collioure) qu'il a fait connaître (le port catalan en 1905 n'était pas à la mode), sans discuter l'impact positif ou négatif de cette rencontre (les habitants d'aujourd'hui estiment en effet que Collioure a été saccagé, envahi, les municipalités ayant décidé d'ouvrir le lieu au tourisme de masse et d'aménager des logements au détriment de la tranquillité, du silence, de la beauté et de l'avenir des jeunes…).


Ce livre était un état des lieux montrant la cohabitation de la nature et de la culture : si B.Bardot a voué, de façon involontaire, Saint-Tropez à l'argent et à la bêtise des apparences, Picasso a donné un plus à des villes, belles en elles-même,déjà, qui ont acquise une aura esthétique : Antibes (musée), Vallauris (poteries), Céret (Cubisme)…


Dans ces cas, d'artistes faisant connaître une ville, leur lieu de naissance, tell Gaudi à Reus, puis magnifiant Barcelone), l’artialisation, ou transformation par l’art du paysage, sembla naturelle; l'exploitation de l'artiste suivit… 


C'est à grande échelle que les élus et promoteurs de Barcelone ont diffusé l'esprit catalan grâce à ses artistes, pour faire de la ville moderniste une destination esthétique vivante susceptible d'enrichir toute la Catalogne.


De façon plus modeste, en montant vers le château de Torroella (l'ascension donne toujours des idées…), dévoilant un paysage à la fois marin et agricole, à quelques centaines de mètres de la ville, je pensais que ce site méritait une installation culturelle…Nous, le méritons nous ? C'est un autre problème !
Certes, le site se suffit à lui-même, mais je pensais, en pénétrant dans l'enceinte, qu'un concert, qu'une lecture, qu'une pièce de théâtre, acquerraient une aura supplémentaire en s'incarnant ici. 


Pour une alliance de la nature et de la culture, pour valoriser les deux. Mettre de l'art dans le décor naturel pour créer une osmose, élever les deux créations humaines, la nature sans l'Homme étant peu de chose, une élévation de montagne due à un hasard sismique, un canyon ocre causé par le bouleversement originel de la Terre…


C'est à ce moment de méditation qu'arrivèrent des jeunes gens, chargés de matériel; en leur parlant j'ai appris qu'ils préparaient un concert pour le lendemain, dimanche à onze heures… Alliance de l'architecture médiévale et de la musique romantique… Ils vont "mettre de l'art" sur la colline, jouer le long du chemin, et la nature ne peut s'offusquer, ni les défenseurs des espaces "vierges", sauf si ce sont des hommes bruts,intolérants et incultes…




JPB
 

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Published by leblogabonnel - dans culture
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  • professeur de lettres, écrivain, j'ai publié plusieurs livres dans la région Languedoc-Roussillon, sur la Catalogne, Matisse, Machado, Walter Benjamin (éditions Balzac, Cap Béar, Presses littéraires, Presses du Languedoc...
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