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18 mars 2019 1 18 /03 /mars /2019 08:50
Walter Benjamin, photo d'identité, mairie de Port-Bou - Livre : Critique de la violence
Walter Benjamin, photo d'identité, mairie de Port-Bou - Livre : Critique de la violence

Walter Benjamin, photo d'identité, mairie de Port-Bou - Livre : Critique de la violence

Le 17 mars 1933, W.Benjamin quitte l'Allemagne pour un long exil de plus de 7 ans (mort le 26.9.1940)

 

 

Walter Benjamin, Pour une critique de la violence 

 

Antonin Wiser

“Si la police peut paraître partout semblable jusque dans les détails, il ne faut pas finalement se méprendre : son esprit est moins dévastateur dans la monarchie absolue, où elle représente la violence d’un souverain qui réunit en lui l’omnipotence législative et exécutive, que dans les démocraties, où son existence, soutenue par aucune relation de ce type, témoigne de la plus grande dégénérescence possible de la violence.” 


Benjamin pose dans cet essai la question de la validité morale de la violence, en tant que fondement ou partie intégrante du droit.
Le droit naturel ne voit aucun inconvénient à user de la violence pour des fins justes. L’adage en serait “la fin justifie les moyens”. Cet exercice-là de la violence a pu par exemple s’exprimer dans la Terreur pendant la Révolution française. Il revient à considérer la violence comme une donnée naturelle. Au contraire, le droit positif la définit comme le “produit d’un devenir historique”. Pour le droit naturel, seule la justesse de la fin compte. Pour le droit positif, tout droit s’établit sur la critique des moyens. 


Il convient de distinguer les différents types de violence indépendamment des circonstances de leur exercice, de s’écarter du droit naturel comme du droit positif. Il faut se tourner vers l’histoire, la distinction des violences devant se fonder sur la “reconnaissance historique universelle de leurs fins”. C’est in fine le droit qui s’octroie le privilège de la violence vu qu’il serait menacé si elle venait à s’exercer en dehors de lui. Pour ce faire, il se retrouve à lui-même l’autoriser, par exemple sous la forme du droit de grève. Ou bien à user lui-même de la violence suprême, “celle qui dispose de la vie et de la mort”, à travers la peine de mort, laquelle le fortifie. Le pouvoir recourt à la violence, qui le fonde et le préserve.
Loin d'une critique naïve de la violence, Walter Benjamin en étudie méthodiquement les ressorts afin de pouvoir fonder en raison une véritable justice sociale. 

 

https://www.editions-allia.com/fr/livre/838/pour-une-critique-de-la-violence

 (traduit de l'allemand par A. Wiser)

allia, 2019

 

- - -Daniel Bensaïd

2000

« Pour une critique de la violence »

Voici rassemblés divers essais de Walter Benjamin, parmi lesquels, le douloureux Franz Kafka, mélancolique étoile jumelle. Avec Kafka, Benjamin partage en effet cet « étrange mal de mer sur la terre ferme », de celui qui ne pourra jamais jeter l’ancre, condamné à errer entre deux langues, entre deux mondes, dans une Europe des Lumières en pleine déroute. Ni l’un ni l’autre ne pourront entreprendre le retour identitaire en Palestine, où déjà se profilent les nouvelles idoles de la raison d’État, et Kafka se fracassera sur ses invisibles frontières intimes. Benjamin viendra s’écraser sur le passage muré des Pyrénées, comme incapable de s’arracher à une vieille culture en train de s’effondrer.

Parmi les textes du présent recueil, « Pour une critique de la violence [1] », texte de 1921, revêt une actualité toute particulière, en ces temps où la prolifération des violences étatiques s’habille de légitimités nouvelles par une mobilisation massive du discours du droit. La guerre du Golfe, démonstration de force brute s’il en fut, a ainsi accompagné le fracas des armes avec la musique de chambre onusienne du « droit international ». Et le renversement des dictatures bureaucratiques à l’Est est salué par des hymnes joyeux à la restauration de « l’État de droit ».

Le problème, c’est que tout État est, à sa manière, un État de droit. Jusque dans leurs manifestations les plus répressives, l’État nazi comme l’État stalinien ont eu le soin d’entretenir un juridisme maniaque. Le vieux Blaise Pascal, qui voyait plus clair que les antinomies modernes, a toujours su que le droit ne va pas sans la force dans laquelle il puise sa source. Et le vieux Marx, aussi fin dialecticien que Pascal, disait tout cru qu’entre deux droits égaux, c’est la force qui tranche.

Car c’est bien une mystification majeure, qui voudrait qu’un droit s’oppose à un non-droit. Ce serait trop facile, trop simple. Un bras de fer entre le bien et le mal. Mais il y a toujours du droit des deux côtés, des droits antagoniques et inconciliables. De sorte qu’un droit établi ne peut jamais se dérober à la question : qui t’a fait droit ? Le droit international en question n’est jamais que le droit des vainqueurs de la dernière guerre qui se sont entendus pour fixer les règles de la suivante. Il n’a force de loi qu’aussi longtemps qu’il reste en lui quelque chose de sa puissance fondatrice.

 

Rouge n° 286, février 1975

Au lendemain du traité de Versailles, qui était censé conclure la « der des ders », Benjamin n’avait aucune illusion juridique : « Comme le point d’arrivée, le point de départ de tout contrat renvoie aussi à la violence. Comme fondatrice de droit, elle n’a pas besoin d’être immédiatement présente en lui, mais elle est représentée en lui dans la mesure où la puissance qui garantit le contrat juridique est née elle-même de la violence, sinon précisément installée par la violence dans le contrat lui-même. Que disparaisse la conscience de cette présence latente de la violence dans une institution, cette dernière alors périclite. »

Si le droit ne peut se défaire de sa part maudite de violence originelle, il y a bien une « contradiction de fait dans la situation du droit », et non une
 « contradiction logique dans le droit lui-même ». On en revient vicieusement à la question de l’usage légitime de cette violence. L’originalité de Benjamin consiste à récuser les termes du vieux dilemme
 philosophique, où la violence est tantôt justifiée par la pureté des fins, et tantôt le but légitimé par des moyens conformes au droit. Pour sortir de ce tourniquet où buts et moyens se fournissent mutuellement des alibis sur mesure, il faut « établir des critères indépendants tant pour la justice des buts que pour la légitimité des moyens ».

Dans cette recherche hors des sentiers battus, Benjamin, grand lecteur de Péguy, ne peut manquer de rencontrer Sorel, autre défricheur solitaire. C’est à ses Réflexions sur la violence qu’il emprunte directement l’opposition entre une violence fondatrice (qui, chez Sorel, est à proprement parler la violence), et une violence conservatrice, (qui devient tout simplement force ou brutalité). Opposition entre violence instituante et force instituée ; entre violence d’en-bas, qui crée et affirme un droit nouveau, et une force d’en-haut, qui conserve et protège un droit acquis ; entre la violence populaire et la brutalité d’État.

Affirmant que les travailleurs sont le « seul sujet de droit, à côté de l’État, à posséder un droit à la violence », reconnu dans le droit de grève, Benjamin avance explicitement sur les traces de Sorel : la grève montre qu’elle a ce pouvoir « de transformer des relations de droit ». Il décèle dans la fascination pour les grands criminels populaires cette aspiration confuse à un droit redresseur de tort qui défie l’ordre établi. En revanche, la portée symbolique de la peine de mort et les passions qu’elle mobilise portent le plus haut témoignage du pacte de sang entre la violence et le droit érigé en raison d’État : « En s’en prenant à la peine de mort, on n’attaque point une mesure punitive, on n’attaque pas des lois, mais le droit lui-même dans son origine… Car, en exerçant la violence sur la vie et la mort, le droit se fortifie lui-même plus que par n’importe quel autre processus judiciaire. Mais en même temps, dans cette violence s’annonce quelque chose de pourri au cœur du droit… »

Ici, Benjamin sort des traces de Sorel, pour qui les deux registres de violence s’opposaient sans mélange : « Les violences prolétariennes n’ont aucun rapport avec les proscriptions ; elles sont purement et simplement des actes de guerre, elles ont la valeur de démonstrations militaires et servent à marquer la séparation des classes. Tout ce qui touche à la guerre se produit sans haine et sans esprit de vengeance ; en guerre on ne tue pas les vaincus […] [2]. » Voire. Pour Benjamin, la police constitue un corps particulièrement ignoble en ceci, précisément, qu’il brouille les frontières et mélange les genres. Elle fonde et conserve le droit, indistinctement. Réciproquement, on peut suivre Sorel dans la distinction entre la violence sans ressentiment des aubes révolutionnaires, admettre même l’innocence d’une « terreur » populaire et spontanée, par rapport à la mécanique de la « Terreur » monopolisant la violence au nom de l’État. Mais on ne peut éviter de s’interroger sur le mélange des genres dans le mouvement populaire lui-même, sur les tendances « policières » (pour reprendre la critique benjaminienne de la police) et les fantasmes étatiques qui le minent dès l’origine.

Sans poser explicitement la question, Benjamin y apporte une réponse catégorique. Comment éviter que la violence se métamorphose en force ? Comment échapper au destin des vaincus sans passer dans le camp des vainqueurs ? En refusant de rapporter la violence comme moyen « à un but déjà fixé ». Autrement dit, en détachant la légitime violence de tout projet étatique, en la concevant non comme instrument, mais comme « manifestation ». De même, la sainte colère de Péguy (qui préférait avoir à punir que d’avoir à juger), « manifestation » sans finalité de pouvoir, ne se confond pas avec la haine à l’haleine lourde. À la grève générale politique, qui ne viserait qu’à changer de maîtres en réaménageant l’État, aux grèves corporatives « plus immorales et plus sauvages » encore, Benjamin oppose donc, avec Sorel, la grève générale prolétarienne visant à « supprimer l’État », conception « anarchiste », « morale et authentiquement révolutionnaire ».

Au terme d’un siècle où l’on a pu mesurer les dégâts durables de la raison d’État, cette réponse libertaire ne manquerait pas d’attraits, s’il n’avait aussi été vérifié qu’il ne suffit pas de nier le corps envahissant de l’État pour se débarrasser de son fantôme. S’il y a bien « une contradiction de fait » dans la situation du droit, il ne suffit pas d’en supprimer l’un des termes pour lui échapper. Car la critique de l’illusion juridique, selon laquelle le droit tiendrait tout seul, accroché aux voûtes célestes par quelque vieux clou transcendantal, ramène à la généalogie de la violence. Inversement, l’idée que le droit se dissout dans la force conduirait à un relativisme moral et juridique sans issue.

Au terme de son essai, Benjamin énonce que « la critique de la violence est la philosophie de son histoire ». Cette idée fait écho à celle, déjà rencontrée au début, selon laquelle la recherche de critères indépendants tant pour la justice des buts que pour la légitimité des moyens appelle « une considération du droit fondée sur la seule philosophie de l’histoire ». En 1921, il s’agit d’une simple piste, car cette philosophie de l’histoire fait précisément défaut. Jusqu’aux Passages et aux Thèses testamentaires sur le concept d’histoire, Benjamin ne cessera d’y méditer, parvenant à la conclusion que « la politique prime désormais l’histoire ». Une politique, entendons-nous, non instrumentale, non politicienne. Le primat du politique sur l’histoire répond au primat du présent dans l’organisation du temps. C’est au présent que se rejouent sans cesse le sort des vaincus d’hier et la sélection des possibles qui définit l’horizon de demain. Un tel critère implique une responsabilité pleinement autodéterminée qui fixe ses propres valeurs de jugement, aussi bien dans le rapport polémique au passé que dans l’affût inquiet de l’avenir.

Écrit pour Viento Sur

 

Notes

[1] Walter Benjamin, Mythe et violence, Lettres nouvelles, Denoël, 1971.

[2] Georges Sorel, Réflexions sur la violence, texte de la 1re édition, 1908, Paris : Marcel Rivière et Cie. Réimpression de la première édition, 1972. Collection : Études sur le devenir social.

 

 

Usages de la violence

WALTER BENJAMIN – HANNAH ARENDT

Jean-Michel Landry

Rien ne rapproche Hannah Arendt et Walter Benjamin sinon l’exigence de penser les transformations qui ont pétri leur temps. Parmi ces transformations, l’usage politique de la violence occupe une place centrale. En suivant le fil des rapports que l’action politique entretient avec la violence, cet essai trace une diagonale entre l’essai Sur la violence (Arendt, 1972) et la Critique de la violence (Benjamin, 1921). Ce faisant, il tente de cerner le type d’engagement politique promu par deux auteurs partageant un même désir, celui d’insérer dans le monde des espaces d’insoumission.

***

En mars 2005, le Québec étudiant déclanchait la plus importante grève de son histoire. Le cours de cette grève fut marqué par l’omniprésence d’un débat : « doit-on, oui ou non, user des moyens violents ? » Sitôt qu’il s’est agi d’orchestrer une action politique, la question de l’usage de la violence ressurgissait, immanquablement. Camouflé derrière les allures festives et les bannières colorées, ce débat a provoqué maintes querelles, dissensions et divisions. Si bien que les lignes de fracture qui ont progressivement fait surface correspondaient, à peu de choses près, aux rivalités relatives à l’usage de moyens d’action violents. Que ce soit sur les piquets de grève, dans la rue ou lors des interminables délibérations stratégiques, tout(e)s les étudiant(e)s engagé(e)s dans le mouvement de grève ont expérimenté rapports

Aspects sociologiques, volume 14, no. 1, Avril 2007

Usages de la violence 145 Jean-Michel Landry

complexes qui se nouent entre l’agir politique et l’usage de la violence. Le présent essai puise son origine dans cette expérience concrète.

Plusieurs auteurs ont abordé la question de l’usage politique de la violence. Parmi ceux-ci, nous retiendrons ici les contributions de Walter Benjamin et de Hannah Arendt. Au fil des pages qui suivent, nous tâcherons de mesurer leurs divergences ainsi que de dégager les traits communs à leurs conceptions de l’action politique. En fin de texte, nous tenterons d’identifier les principes théoriques partagés par ces deux auteurs et susceptibles de servir la pratique de l’action politique.

1. Walter Benjamin : Entre marxisme et messianisme

Hannah Arendt le décrivait comme « un alchimiste-critique » (Arendt, 1986). Doté d’une curiosité sans bornes, Walter Benjamin se démarque en effet par son habileté à renouveler les problématiques, à découvrir de nouveaux objets et à trouver, dans tout ce qui l’entoure, des clés pour mieux comprendre son époque.

La diversité de ses champs d’intérêt parle d’elle-même : elle va de l’art à l’histoire en passant par la philosophie du langage. Rigoureusement inclassable, l’œuvre de Benjamin est traversée par une pléiade de courants intellectuels qui se croisent et se reflètent en elle : romantisme, surréalisme, matérialisme, sionisme et nihilisme (Löwy, 1988 : 121; Rochlitz, 2000 : 15). Indissociable de son travail intellectuel, l’époque de Benjamin est celle des « temps sombres » (Arendt, 1986). Aux côtés d’Horkheimer, d’Adorno et des autres précurseurs de l’École de Francfort, il prendra pour tâche de penser les lourdes transformations qui pétrissent l’entre- deux-guerres. La publication, en 1921, de l’essai intitulé La critique de la violence fournira à Benjamin l’occasion d’appréhender la violence sous l’angle des rapports que celle-ci entretient avec l’action politique révolutionnaire.

1.1. Le projet

L’objectif poursuivi par la Critique de la violence est énoncé très tôt, dès les toutes premières lignes du texte : « la tâche d’une critique de la violence peut se définir en disant qu’elle doit décrire la relation de la violence au droit et à la justice » (Benjamin, 2000 [1921] : 210 ; mes italiques). À première vue, le projet paraît clair et exempt d’ambiguïté. Sa complexité n’apparaît que lorsque l’on considère de plus près le contexte historique et philosophique dans lequel l’essai fut rédigé.

146 ASPECTS SOCOLOGIQUES

Sur le plan historique, il importe de resituer l’entreprise théorique de Benjamin dans le paysage politique de la république de Weimar et du profond malaise qui affecte cette dernière. La Critique de la violence doit effectivement son cadre de référence à la profonde crise du parlementarisme qui secoua l’ Allemagne de l’entre-deux-guerres (Hanssen, 2000 : 19). Vis-à-vis de la vaste remise en cause du droit positif et de l’ordre juridique, les réflexions de Benjamin sur les rapports entre le droit, la violence et la justice doivent se lire comme une caution morale et théorique adressée aux organisations ouvrières engagées dans l’action politique révolutionnaire.

Les moyens violents déployés par l’État allemand pour réprimer le soulèvement révolutionnaire de 1920 ne sont certes pas étrangers au projet de la Critique de la violence (Hamacher, 2000: 111). Mais le contexte philosophique possède également son importance : la Critique de la violence n’acquiert son véritable sens qu’une fois replacé à l’intérieur du cadre intellectuel dans lequel travaillait Benjamin. Ainsi, l’utilisation du terme « critique » dans le titre de l’essai ne suggère pas une condamnation de la violence, ni un rejet de ses manifestations historiques ; elle relève plutôt d’une indication de méthode. Par celle-ci, Benjamin marque son appartenance à la tradition kantienne. À l’instar de Kant qui, dans la Critique de la raison pure, entendait faire le procès de la raison humaine de manière à fixer les limites de la réflexion spéculative et ainsi déterminer les conditions de possibilité d’une connaissance vraie, Benjamin soumet à un examen critique les diverses formes de violence de manière à dégager la possibilité d’une violence « pure » (Hanssen, 2000 : 5 ; Kant, 2001 [1835] : 65).

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  • professeur de lettres, écrivain, j'ai publié plusieurs livres dans la région Languedoc-Roussillon, sur la Catalogne, Matisse, Machado, Walter Benjamin (éditions Balzac, Cap Béar, Presses littéraires, Presses du Languedoc...
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