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22 février 2021 1 22 /02 /février /2021 10:17
Convergences Gauche/Islamisme : Mélanchon, Hamon, Plenel sont-ils des islamo-gauchistes ?
Convergences Gauche/Islamisme : Mélanchon, Hamon, Plenel sont-ils des islamo-gauchistes ?
Convergences Gauche/Islamisme : Mélanchon, Hamon, Plenel sont-ils des islamo-gauchistes ?

Les convergences entre les partis de gauche et les mouvements musulmans de libération existent depuis le début du XX° siècle.

Aujourd'hui le terme flou "islamo-gauchiste" est-il diffusé pour dénigrer la gauche et certains politiciens (Hamon, Mélenchon..?) ou pour montrer que la "gauche " est encore tenté de défendre la violence islamiste, en "comprenant" les luttes du Hamas (en Palestine, au Liban) alors qu'il s'agit d'un mouvement terroriste, homophobe, etc...

La problématique est complexe. On peut s'initier à ce thème qui revient dans l'actualité en lisant Onfray, Keppel ou Birbaum, montrant le compromissions de la gauche, ou lire le dossier ci-dessous (wikipédia).

JPB

 

 

« Islamo-gauchisme » est un néologisme désignant la proximité supposée entre des idéologies et partis de gauche et les milieux islamiques ou islamistes. Il est notamment popularisé par l'extrême droite1. Composé des termes « islam » et « gauchisme », le terme est également utilisé pour « symboliser une ligne de fracture politique sur les causes du djihadisme »2.

En France, le terme est utilisé la première fois par le sociologue Pierre-André Taguieff en 20023, qui déplore aujourd'hui son usage « à toutes les sauces »4. Aujourd'hui utilisée en France par certains universitaires ou responsables politiques pour dénoncer la proximité et le laxisme supposés de certains hommes politiques français de gauche envers l'islam5, la locution est aussi critiquée par d'autres qui l'estiment non pertinente, voire stigmatisante, l'accusant de viser à décrédibiliser une partie de la gauche6,7

 

Rapprochement entre les partis de gauche et l'islam au XXe siècle

 

Les débuts d’une convergence entre les idéologies de gauche et la religion musulmane remontent au premier congrès des peuples d'Orient en 1920, au cours de laquelle le Parti communiste d’URSS déclare qu’il existe une analogie entre les rapports de domination entre la bourgeoisie et le prolétariat à l’échelle d’un pays, et ceux entre les colonisateurs et les colonisés à l’échelle mondiale8. Les partis communistes s’engagent alors à lutter pour l’émancipation des peuples colonisés9. Or, par le hasard historique, il se trouve que les pays colonisateurs étaient alors des pays chrétiens, tandis que les pays musulmanscomptaient parmi les colonisés : les partis de gauche commencent alors à se ranger du côté des mouvements nationalistes musulmans.

Progressivement, au cours du XXe siècle, a continuée à se construire l’image du christianisme comme religion dominatrice et de l’islam comme religion dominée : la gauche en est venue progressivement à considérer l’islam comme une religion d’émancipation, voire comme une religion progressiste, et à considérer que les musulmans luttaient pour les mêmes objectifs qu'eux, à savoir l'émancipation des dominés10.

Dans un article d'opinion synthétisant les rapports entre la gauche et l'islamisme, Jean Birnbaum résume ainsi « le credo durable d’une partie de la gauche européenne, credo qui repose sur trois articles de foi : 1) il n’y a qu’une domination réelle, celle qu’exerce l’Occident ; 2) la seule force qui peut en finir avec cette domination sans frontières est une gauche internationaliste, qui connaît le sens de l’histoire ; 3) quand les dominés se soulèvent au nom de Dieu, il ne faut pas juger le « détour » qu’ils empruntent, car tôt ou tard ils délaisseront les chimères de la religion pour la vérité de l’émancipation »5.

 

Ainsi sont nées des alliances de circonstance entre des mouvements laïques de gauche et des mouvements islamiques, comme entre le FLN et des mouvances plus traditionnelles en Algérie11, les « islamo-progressistes » palestiniens au cours de la guerre du Liban, ou encore en Iran, où les militants et intellectuels de gauche ont pensé un temps que la révolution de 1979 était socialiste et progressiste. Michel Foucault fit ainsi un célèbre éloge de la révolution islamiste de Khomeiny, défendant le caractère progressiste de cette révolution et la spiritualité comme force politique.12

 

Apparition du terme « islamo-gauchisme »

 

Confronté à l'assimilation de l’islam à une force de lutte pour les dominés, voire à une force progressiste, dans les cercles intellectuels de gauche13, Chris Harman, dirigeant trotskiste du Parti socialiste des travailleurs au Royaume-Uni, dans son article « The Prophet and the Proletariat »14, analyse la perception par la gauche du renouveau islamique. Il commence par soutenir l'idée que « la gauche a commis une erreur en considérant les mouvements islamistes soit comme automatiquement réactionnaires et « fascistes », soit comme automatiquement « anti-impérialistes » et « progressistes » », ce qui a contribué à aider les islamistes à croître aux dépens de la gauche dans la majorité du Moyen-Orient15. L'expression « islamo-gauchiste » est souvent attribuée à tort à Chris Harman16, qui ne l'utilise cependant pas directement dans son texte.

Mais il oppose à cette erreur à l'international une compréhension de l'islamisme au sein des pays occidentaux « comme le produit d’une crise sociale profonde » et appelle à se battre pour gagner certains de ses jeunes partisans à une autre perspective très différente, « socialiste, indépendante et révolutionnaire »17. Ainsi, il n'exclut pas l'unité d'action avec les islamistes dans les pays où ils sont dominés : « Sur certaines questions nous serons du même côté que les islamistes contre l’impérialisme et contre l’État. C’était le cas, par exemple, dans un grand nombre de pays lors de la seconde guerre du Golfe. Ce devrait être le cas dans des pays comme la France ou la Grande Bretagne lorsqu’il s’agit de combattre le racisme. Là où les islamistes sont dans l’opposition, notre règle de conduite doit être : « avec les islamistes parfois, avec l’État jamais » »15. Cependant, faire du texte de Harman la Bible d’une alliance stratégique associant la gauche et l’islam politique revient à en livrer une lecture tronquée, voire malhonnête, selon Corinne Torrekens18.

En France, le terme est utilisé la première fois par le sociologue Pierre-André Taguieff en 200219. Aujourd'hui utilisée en France par certains universitaires ou responsables politiques pour dénoncer la proximité et le laxisme supposés de certains hommes politiques français de gauche envers l'islam5, par ailleurs confondu ou assimilé à l’islamisme dans ses formes radicales5,20 ; la locution est critiquée par d'autres qui l'estiment non pertinente, voire stigmatisante, l'accusant de viser à décrédibiliser une partie de la gauche7.

 

Usage du terme dans la vie politique française

Premiers usages

Le néologisme « islamo-gauchisme » apparaît en français dans le texte dans les ouvrages traitant de la guerre du Liban pour désigner les milices palestiniennes, alors alliés avec l'URSS contre les milices chrétiennes soutenus par l'Occident.21 Il était alors proche de la locution « palestino-progressiste ».

Dans le contexte de la Seconde Intifada, ce terme est repris en France en 2002, dans l'ouvrage de l'historien des idées Pierre-André Taguieff La Nouvelle Judéophobie pour désigner un militantisme d'extrême gauche faisant alliance avec l'islam au nom de la « lutte contre l’impérialisme ». Pour lui, ce rapprochement vient de ce que ces militants d'extrême gauche perçoivent les musulmans comme une minorité opprimée de manière systémique par les non-musulmans, et ce à l'échelle mondiale7,22.

Développement

Le terme connaît son premier grand essor en 2003, lorsque des personnalités en faveur de l'adoption de la loi sur les signes religieux dans les écoles publiques françaises l'utilisent régulièrement pour qualifier leurs opposants, qu'ils considéraient, selon Laurent Lévy, comme des gauchistes, « idiots utiles » de l'islamisme23. Des personnalités comme Alain Gresh, Edwy Plenel, Michel Tubiana, et Raphaël Liogier sont régulièrement l'objet de critiques comme « islamo-gauchistes ».24

À partir de là, le terme se popularise à l'extrême droite et devient une attaque de plus en plus courante de la droite envers la gauche française, jusqu'à devenir selon Jean-Yves Pranchère un « instrument de disqualification des gens qui défendent lesdroits de l'homme »25.

 

Pour le sociologue Jean-Pierre Le Goff, ce sont « les réactions aux meurtres et aux attentats [islamiques] qui ont fait apparaître au grand jour l'existence d'un "islamo-gauchisme" »26 et contribué à populariser cette locution dans les médias et le débat public.

 

Selon l'Islamologue Gilles Kepel, « la nébuleuse islamo-gauchiste va aujourd'hui jusqu'aux Indigènes de la République et a touché certains partis comme La France insoumise »27. En 2013, le philosophe Michel Onfray écrit qu'il ne communie pas« dans l'islamo-gauchisme d'un Nouveau Parti anticapitaliste dont le héraut intellectuel est Tariq Ramadan »28. Il critique également Jean-Luc Mélenchon : « Il y a une époque, il était plutôt Jaurès et Général de Gaulle, maintenant il est islamo-gauchiste29. »

 

Lors de l'entre-deux tours des primaires de la gauche pour l'élection présidentielle de 2017, Malek Boutih déclare : « Benoît Hamon est en résonance avec une frange islamo-gauchiste30», citant notamment dans son entourage son porte-parole Pascal Cherki pour son soutien à des rencontres non-mixtes.

Le 6 octobre 2017, les journalistes Judith Waintraub et Vincent Nouzille dénoncent, dans une enquête sur « les agents d’influence de l’islam » publiée par Le Figaro Magazine, les relais « intellectuels, responsables politiques ou acteurs associatifs » de l'islamo-gauchisme qui selon les auteurs « investissent l'espace médiatique ». Sous des formes différentes et à des degrés divers, ils classent notamment dans cette catégorie les sociologues Edgar Morin, Geoffroy de Lagasnerie etRaphaël Liogier, l'islamologue Tariq Ramadan, l'historien Jean Baubérot, le démographe Emmanuel Todd, le géopolitologuePascal Boniface, les journalistes Alain Gresh et Edwy Plenel, les personnalités politiques Benoît Hamon, Jean-Louis Bianco,Danièle Obono, Clémentine Autain et Caroline De Haas ou encore les personnalités associatives Marwan Muhammad, Sihame Assbague, Houria Bouteldja et Rokhaya Diallo31.

À partir de 2020, sous la présidence d'Emmanuel Macron, une partie de son gouvernement utilise ce terme, notamment Gérald Darmanin32, Jean-Michel Blanquer33 ou Frédérique Vidal34. Ainsi, en octobre 2020, après l'assassinat de Samuel Paty, professeur d'histoire-géographie, Jean-Michel Blanquer affirme que « l’islamo-gauchisme fait des ravages à l’université », soutenant qu'il existe « des courants islamo-gauchistes très puissants dans les secteurs de l’enseignement supérieur qui commettent des dégâts sur les esprits ». Dans une tribune du Monde, une centaine d'universitaires (professeurs et professeurs émérites des universités, directeurs d'études et de recherche) dénoncent au contraire « les frilosités de nombre de leurs pairs sur l’islamisme » et les « idéologies indigénistes, racialistes et décoloniales » et soutiennent les propos du ministre de l'Éducation35 ; le nombre de signataires s'élève au final à 25836. En réponse, une tribune signée par « 2000 universitaires, chercheuses et chercheurs » juge ce texte « désolant » et s'insurge contre ce qu'elle considére comme un « appel à la police de la pensée dans les universités37 ».[source insuffisante]

Annonce d'enquête sur l'islamo-gauchisme à l'université[modifier | modifier le code]

Le 16 février 2021, Frédérique Vidal, ministre chargée de l'Enseignement supérieur, annonce vouloir « ouvrir une enquête sur l'islamo-gauchisme à l’université » et avoir demandé au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) « un bilan de l'ensemble des recherches » qui se déroulent en France, afin de distinguer ce qui relève de la recherche académique et ce qui tient du militantisme ». Elle déclare à cette occasion que « l’islamo-gauchisme gangrène la société dans son ensemble et l’université n’est pas imperméable »38,39.

Cette déclaration suscite de vives réactions au sein du milieu universitaire, qui la condamne39. Le CNRS, pour qui l'islamo-gauchisme « ne correspond à aucune réalité scientifique », rejette ce qui est interprété comme une tentative de« délégitimation de différents champs de la recherche, comme les études postcoloniales, les études intersectionnelles ou les travaux sur le terme de « race », ou tout autre champ de la connaissance »40,41,42,4.

La déclaration du CNRS, qui intervient quelques jours après celle de la ministre de l'enseignement supérieur est elle même critiquée comme la facette d'un « dogme universitaire », mettant en lumière des divergences idéologiques dans l'enseignement supérieur43. Les positions du CNRS ne font en effet pas l'unanimité auprès des chercheurs. Ainsi, le philosophe et politologuePierre-André Taguieff défend que ce terme n'est « pas moins scientifique ni pertinent que « droite », « gauche » ou « extrême droite »»44, et reproche à la direction du CNRS d’avoir choisi « clairement son camp idéologique »45. Isabelle Barbéris, maître de conférences en arts de la scène et chercheuse associée au CNRS46, doute que ce communiqué « ait fait l’objet d’une consultation collégiale ». Elle considère que la direction du CNRS fait « ici preuve de complaisance à l’égard des politiques identitaires qui mettent en danger la démocratie, la culture, la recherche-ce dont on ne pourra s’étonner quand on connaît les positions d’Antoine Petit, nommé par un Président de la République qui parle de « privilège blanc » et qui vient de confier une mission « décoloniale » à Pascal Blanchard. »47.

Débat autour de l'islamo-gauchisme en France[modifier | modifier le code]

Promoteurs du terme[modifier | modifier le code]

En France[modifier | modifier le code]

Le terme d'islamo-gauchisme aujourd'hui en France ne fait pas l'unanimité. Les promoteurs de l'usage de ce terme — souvent à droite et au centre — y voient une manière de nommer « la complaisance coupable d'une grande partie de la gauche à l'égard de la radicalité islamique »48.

Les essayistes défendant ce terme, comme Gilles-William Goldnadel, estiment que l'islamo-gauchisme est lié au syndrome de culpabilité de la gauche occidentale envers la colonisation et la domination occidentale sur le monde au cours des XIXe et XXesiècles48.

Ceux qu'ils nomment "islamo-gauchistes" s'en prennent pour eux à la culture occidentale et à l'universalisme, et trouvent une place croissante dans les courants postcoloniaux et antiracistes. Ainsi, selon Caroline Fourest, ce terme « désigne ceux qui, au nom d’une vision communautariste et américanisée de l’identité, combattent le féminisme universaliste et la laïcité7. », tandis que, rappelant la tenue de réunions interdites aux blancs, Taguieff écrit dans L'Islamisme et nous : « D'une façon croissante, l'antiracisme est mis au service de l'islamisme et de l'islamo-gauchisme, ou instrumentalisé pour la défense de causes ethnicisées »49.

Pour l'écrivain Christophe Bourseiller, l’islamo-gauchisme évolue sur les mêmes terres qu'une partie de l'extrême droite en défendant un ethno-différentialisme opposé à l'universalisme républicain50. Il cite notamment comme exemple Tariq Ramadanet Marwan Muhammad du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) partageant la même tribune que le Nouveau Parti anticapitaliste et Alain Gresh50. Djemila Benhabib, quant à lui, qualifie de "différencialiste" et de "relativiste" cette nouvelle gauche qui soutient l'islam, par opposition à l'ancienne gauche "universaliste".51

Aux Pays-Bas[modifier | modifier le code]

En mars 2018, l'homme politique néerlandais Joost Eerdmans (en) parle d'un « bloc islamo-gauchiste » à Rotterdam, alors que la gauche s'allie à NIDA, un parti islamique, pour reprendre la mairie à la droite52.

Critiques du terme et du concept[modifier | modifier le code]

Polysémie du terme[modifier | modifier le code]

La première critique du terme est son absence de rigueur, « islamo » pouvant viser l’intégrisme islamique, ou la population musulmane dans son ensemble, tandis que le terme « gauchisme » peut englober des pans entiers de la gauche classique.53

Il est également critiqué du fait de sa polysémie, son utilisation croissante et de plus en plus importante l'ayant parfois éloigné de son sens originel. Ainsi, Pierre-André Taguieff estime, en 2016, que « Le sens devient de plus en plus vague à mesure qu’il devient un terme polémique7. »

Selon Olivier Christin, l'islamo-gauchisme appartient à ces expressions dont les « usages montent en flèche mais [qui] subissent une usure accélérée. Ils vieillissent terriblement vite ! » Des mots qui, selon Libération, appartiennent à la novlangue. Olivier Christin estime que cette prolifération de termes dans la langue politique peut être considérée « comme un signe de savacuité », mais également comme « un indicateur de la vitalité démocratique du pays »54.

Pascal Boniface est également critique sur l'usage du terme : « L’originalité du concept pourrait plaider en sa faveur, mais c’est en réalité un non-sens, comme l’étaient par le passé les expressions "hitléro-trotskistes" ou "judéo-bolcheviques". Elles aussi se voulaient disqualifiantes. Elles aussi ne reposaient que sur des fantasmes7. »

Selon Shlomo Sand, qui appartient à la lignée des Nouveaux historiens israéliens, le terme, stigmatisant, est « une formule qui permet de faire diversion », dans la mesure où « l’état de crise permanent du capitalisme, et l’ébranlement de la culture nationale, consécutif à la mondialisation, ont incité à la quête fébrile de nouveaux coupables. ». Dans son usage rhétorique, l'historien établit également un lien avec l'emploi du « judéo-bolchevisme » des années 1930 — une « symbiose propagandiste[qui] s’avéra très efficace »24.

Selon Geoffrey Bonnefoy (L'Express), le terme « réducteur et insultant […] qui est apparu dans le débat public au début des années 2000 selon Libération, est progressivement devenu l'équivalent du point Godwin », il permet « d'asséner une accusation, sans preuve, et de clore le débat sur un sujet politiquement sensible »55.

Une opposition de la gauche[modifier | modifier le code]

Au-delà de la critique scientifique du concept "d'islamo-gauchisme", les politiciens et universitaires de gauche s'y opposent en grande majorité. Edwy Plenel « régulièrement présenté comme un "islamo-gauchiste" » selon L'Obs56, considère que c'est« une expression valise qui sert simplement à refuser le débat et à stigmatiser7. »

En avril 2017, les journalistes Sonya Faure et Frantz Durupt notent « «Islamo-gauchiste» : le mot n’est pas nouveau, mais il revient régulièrement dans les discours des défenseurs d’une laïcité parfois qualifiée de «combat», qui revendiquent un «parler vrai» sur l’islam et l’islamisme. » qui se voient, pour cette raison, parfois accusés d'islamophobie. En réponse à cette qualification, un « procès en islamo-gauchisme » est renvoyé aux accusateurs — les deux termes vont souvent de pair dans ces débats7.

Le site Acrimed considère que sous ce terme aurait lieu « une chasse aux sorcières médiatique », le terme étant « un vocable épouvantail » utilisé pour discréditer les personnes et mouvements politiques incriminés57.

En octobre 2020, à la suite de l'assassinat de Samuel Paty, la Conférence des présidents d'université (CPU) critique l'usage du terme après son emploi par le ministre Jean-Michel Blanquer, qui a affirmé : « l'islamo-gauchisme fait des ravages à l'université »58.

D'autres personnalités politiques de gauche, comme Clémentine Autain, revendiquent l'appellation et la rapprochent del'intersectionnalité des luttes : pour elle, la gauche est légitime à se battre « contre le rejet des musulmans en France7. »

Culture populaire[modifier | modifier le code]

Dans son roman Soumission de 2015, Michel Houellebecq fait décrire par Robert Rediger, le personnage de fiction converti à l'islam et professeur d'université devenu politicien, l'islamo-gauchisme comme « une tentative désespérée de marxistes décomposés, pourrissants, en état de mort clinique, pour se hisser hors des poubelles de l'histoire en s'accrochant aux forces montantes de l'islam »59,60.

 

Notes et références

 

  1. « "Islamo-gauchisme": le mot qui hystérise le débat en France » [archive], sur RTBF Info, 18 février 2021 (consulté le 21 février 2021)
  2. « Enseignement supérieur : on vous explique la polémique sur l'enquête visant l'"islamo-gauchisme" réclamée par le gouvernement » [archive], sur Franceinfo, 17 février 2021 (consulté le 21 février 2021)
  3. « «Islamo-gauchisme» : quand ce terme est-il apparu pour la première fois ? » [archive], sur CNEWS (consulté le 21 février 2021)
  4. Revenir plus haut en :
    a
    et b « “Islamo-gauchisme” : l’histoire d’une expression récente et inflammable »
     [archive], sur SudOuest.fr (consulté le 21 février 2021).
  5. Revenir plus haut en :
    a
    b c et d Jean Birnbaum, « La gauche et l’islamisme : retour sur un péché d’orgueil », Le Monde,‎ 25 novembre 2020 (lire en ligne [archive])
  6. https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/12/18/islamo-gauchisme-l-oxymore-disqualifiant_6023255_3232.html [archive].
  7. Revenir plus haut en :
    a
    b c d e f g h et i Sonya Faure et Frantz Durupt, « Islamo-gauchisme, aux origines d'une expression médiatique » [archive], Libération,14 avril 2016 (consulté le 5 janvier 2017).
  8. Edith Ybert-Chabrier, « Les délégués au Premier Congrès des peuples d'Orient (Bakou, 1er-8 septembre 1920) », Cahiers du Monde Russe, vol. 26, no 1,‎ 1985, p. 21–42 (DOI 10.3406/cmr.1985.2029, lire en ligne [archive], consulté le 21 février 2021)
  9. René Girault et Robert Frank, Turbulente Europe et nouveaux mondes, Paris, Editions Payot & Rivages, 2004, 513 p.
  10. Gilbert Achcar et Jean-Numa Ducange, « Marxismes et islams : religion et politique », Actuel Marx, vol. 64, no 2,‎ 2018, p. 101 (ISSN 0994-4524 et 1969-6728, DOI 10.3917/amx.064.0101, lire en ligne [archive], consulté le 21 février 2021)
  11.  

 

  1. Franz Fanon, L'an V de la révolution algérienne, Paris, La Découverte, 2001 (lire en ligne [archive])
  2. Eric Aeschimann, « Michel Foucault, l'Iran et le pouvoir du spirituel : l’entretien inédit de 1979 », Le Nouvel Observateur,‎ 2018 (lire en ligne [archive])
  3. (en) Geoffrey Nash, Kathleen Kerr-Koch, Sarah Hackett, Postcolonialism and Islam, Routledge, 2018, 256 p. (ISBN 9781138377387)
  4. (en) Chris Harman, « The prophet and the proletariat » [archive], sur marxists.org, automne 1994 (consulté le 23 février 2017).
  5. Revenir plus haut en :
    a
    et b Chris Harman, « Le prophète et le prolétariat » [archive], sur marxists.org, automne 1994 (consulté le 21 février 2021).
  6. https://www.lavoixdunord.fr/939556/article/2021-02-18/mais-d-ou-vient-l-expression-islamo-gauchisme-et-qui-l-utilise%3famp [archive]
  7. Valentine Faure, « « Islamo-gauchisme » : histoire tortueuse d’une expression devenue une invective » [archive], sur lemonde.fr,11 décembre 2020 (consulté le 21 février 2021).
  8. Torrekens, C., « Islamo-gauchisme », La Revue Nouvelle, (5), 54-58.,‎ 2020 (lire en ligne [archive])
  9. « «Islamo-gauchisme» : quand ce terme est-il apparu pour la première fois ? » [archive], sur CNEWS (consulté le 21 février 2021)
  10.  
  11. Benassar, Anatomie d'une guerre et d'une occupation, Editions Galilée, 1978, 213 p. (ISBN 2718600985)
  12. Pierre-André Taguieff, L'Islamisme et nous. Penser l'ennemi imprévu, Paris, CNRS, coll. « Philosophie/Religion/Histoire des idées », 2017(ISBN 2271114608), p. 207 :« Dans une série de conférences prononcées en 2001, j'ai commencé à employer l'expression “islamo-gauchisme” pour désigner les convergences entre des groupes gauchistes et des organisations islamistes, notamment à l'occasion de mobilisations pro-palestiniennes. »
  13. Laurent Lévy, La gauche, les Noirs et les Arabes, Paris, La fabrique, janvier 2010, 200 p. (ISBN 978-2-35872-004-5 et 2-35872-004-6), « Les "islamogauchistes" », p. 68-69
  14. Revenir plus haut en :
    a
    et b Shlomo Sand, « Du "judéo-bolchévisme" à "l'islamo-gauchisme" : une même tentative de faire diversion » [archive], surleplus.nouvelobs.com, 9 juin 2016 (consulté le 8 janvier 2017).
  15. « D'où vient la notion d'“islamo-gauchisme” ? » [archive], Les Matins de France Culture par Guillaume Erner avec Jean-Yves Pranchère, professeur de théorie politique à l’Université libre de Bruxelles.
  16. La Gauche à l'agonie. 1968-2017, Perrin/edi8, Paris, 19 janv. 2017, coll. « tempus ». Partie 16 : Aveuglement et nouvel esprit munichois : islamo-gauchistes et “noyeurs de poissons”.
  17. Vincent Trémolet de Villers et Paul Sugy, « Gilles Kepel : "Le salafisme français étend des réseaux de pouvoir et d'influence" », Le Figaro Magazine,‎ 23 février 2018, p. (lire en ligne [archive]).
  18.  

  1. Michel Onfray, Le Magnétisme des solstices, Journal hédoniste : tome V, Paris, Flammarion, 2013, 399 p. (ISBN 978-2-08-129075-4 et2-08-129075-8).
  2. RMC, Entretien avec Michel Onfray, 16 septembre 2020
  3. Thibaut Le Gal, « Primaire à gauche : Pour Malek Boutih, « Benoît Hamon est en résonance avec une frange islamo-gauchiste » » [archive], sur 20minutes.fr, 24 janvier 2017.
  4. Judith Waintraub, « Politiques, journalistes, intellos: enquête sur les agents d'influence de l'islam » [archive], sur lefigaro.fr,6 octobre 2017 (consulté le 8 octobre 2017)
  5. Alexis Corbière, « Gérald Darmanin et l'«islamo-gauchisme», qualificatif usé jusqu’à la corde » [archive], sur Libération (consulté le16 février 2021)
  6. « Polémique après les propos de Jean-Michel Blanquer sur « l’islamo-gauchisme » à l’université », Le Monde.fr,‎ 23 octobre 2020 (lire en ligne [archive], consulté le 18 février 2021)
  7. « Frédérique Vidal veut une enquête sur « l’islamo-gauchisme » à l’université » [archive], sur www.20minutes.fr (consulté le16 février 2021)
  8. Une centaine d’universitaires alertent : « Sur l’islamisme, ce qui nous menace, c’est la persistance du déni » [archive], lemonde.fr, 31 octobre 2020
  9. « Le manifeste des 100 » [archive], sur Le manifeste des 100, 1er novembre 2020 (consulté le 11 décembre 2020).
  10. Collectif, « Université : « Les libertés sont précisément foulées aux pieds lorsqu’on en appelle à la dénonciation d’études et de pensée » »,Le Monde,‎ 4 novembre 2020 (lire en ligne [archive])
  11. Margaux Otter, « Le CNRS recadre Vidal sur « l’islamo-gauchisme » : récit d’une polémique inflammable » [archive], sur L'Obs,17 février 2021 (consulté le 21 février 2021).
  12. Revenir plus haut en :
    a
    et b Julia Dumont, « « Islamo-gauchisme » : les universitaires français indignés par l'enquête du gouvernement »
     [archive], sur France 24, 17 février 2021 (consulté le 21 février 2021).
  13. Julien Ricotta, AFP, « "Islamo-gauchisme" à l’université : itinéraire d’une polémique » [archive], Europe 1, 17 février 2021 (consulté le17 février 2021).
  14. AFP, « « Islamo-gauchisme » : un terme sans « aucune réalité scientifique » selon le CNRS, Frédérique Vidal sous pression » [archive],Le Monde, 17 février 2021 (consulté le 18 février 2021).
  15. L’« islamogauchisme » n’est pas une réalité scientifique [archive], CNRS, 17 février 2021.
  16. Marie-Estelle Pech, « Islamo-gauchisme: le débat secoue les facultés » [archive], Le Figaro (ISSN 0182-5852, consulté le 21 février 2021).
  1. Observatoire du Décolonialisme, « Islamisme à l’université : faut-il confier l’enquête au principal suspect ? » [archive], sur Le Point,17 février 2021 (consulté le 19 février 2021).
  2. Hadrien Brachet, « Entretien avec Pierre-André Taguieff, première partie : qu'est-ce que l'islamo-gauchisme ? » [archive], surwww.marianne.net, 19 février 2021 (consulté le 19 février 2021).
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  4. Entretien avec Isabelle Barbéris, Victor Rouart et Isabelle Barbéris, « Universités: «Les discours racialistes et identitaires deviennent institutionnels» » [archive], entretien avec Isabelle Barbéris, Le Figaro (consulté le 19 février 2021).
  5. Revenir plus haut en :
    a
    et b Gilles-William Goldnadel, interviewé par Alexandre Devecchio, « Goldnadel : "L'islamo-gauchisme a contaminé les esprits" », Le Figaro Magazine, semaine du 30 juin 2017, pages 48-49.
  6. Taguieff 2017.
  7. Revenir plus haut en :
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    et b Christophe Boursier, « Une brève histoire de l'islamo-gauchisme » [archive], sur La revue des deux mondes, 2018.
  8. Musulmanes et laïques en révolte. Rencontre avec 20 femmes d'exception. Leur combat est aussi le nôtre. de Monique Ayoun et Malika Boussouf, éditions Hugo et compagnie, Paris, 2014, chapitre « la bataille contre l'islamisme politique »
  9. Paul Conge, « À Rotterdam, l'islam contre les populismes » [archive], Magazine, semaine du 16 au 22 mars 2018, pages 44-45.
  10. Luc Cédelle, « « Islamo-gauchisme », l’oxymore disqualifiant » [archive], sur lemonde.fr, 18 décembre 2019 (consulté le 17 mai 2020).
  11. Noémie Rousseau, « La novlangue politique décodée », Libération,‎ 5 juillet 2016, p. 20-21 (lire en ligne [archive] [PDF])
  12. Geoffrey Bonnefoy, « "Islamo-gauchiste", le nouveau point Godwin de la campagne politique » [archive], sur lexpress.fr, 24 janvier 2017.
  13. « Accusations contre Tariq Ramadan : critiqué par Charlie Hebdo, Mediapart répond » [archive], sur nouvelobs.com, 7 novembre 2017(consulté le 18 septembre 2020).
  14. Frédéric Lemaire, Maxime Friot, Pauline Perrenot, « Islamo-gauchistes » : une chasse aux sorcières médiatique [archive], acrimed.org,30 octobre 2020.
  15. l'Express, « "Islamo-gauchisme" : le monde universitaire fustige les propos de Jean-Michel Blanquer » [archive], sur lexpress.fr,22 octobre 2020.
  16. (en) Tom Brass, Labour Markets, Identities, Controversies : Reviews and Essays, 1982-2016, BRILL, 5 janvier 2017, 456 p.(ISBN 978-90-04-33709-1, lire en ligne [archive]).
  17. Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, 7 janvier 2015, 300 p. (ISBN 978-2-08-135811-9, lire en ligne [archive]), p. 223.

 

 

La gauche et l’islamisme : retour sur un péché d’orgueil

Croyant en une force internationaliste capable de briser la domination de l’Occident, certains militants de gauche étaient persuadés que, tôt ou tard, la religion serait abandonnée au profit de l’émancipation.

Par Jean Birnbaum

Publié le 25 novembre 2020 à 02h12 - Mis à jour le 25 novembre 2020 à 21h28 

 Au lendemain de l’attentat contre Samuel Paty, quand a refait surface une vidéo où un prédicateur islamiste, Abdelhakim Sefrioui, appelait à la mobilisation contre le professeur, certains militants d’extrême gauche ont reconnu ce visage. Ils se sont souvenus du temps où ils avaient eu maille à partir avec Sefrioui et ses compagnons.Non sans nostalgie, ils ont repensé aux manifestations propalestiniennes au cours desquelles le service d’ordre de telle ou telle organisation anarchiste ou trotskiste était encore assez vigoureux pour expulser du cortège ces partisans du djihad liés à l’ex-humoriste Dieudonné et à l’extrême droite radicale. Et puis ils ont songé à ce moment pivot, autour de 2010, où il avait fallu admettre que le rapport de forces avait changé : sur le pavé parisien, désormais, la vieille garde révolutionnaire était trop faible pour maîtriser les islamistes.

 

L’espoir algérien

Or ce renversement des équilibres dans la rue avait une signification plus vaste. Il scellait la fin d’une époque, celle où les gauches européennes se croyaient si désirables qu’elles pouvaient polariser toutes les colères du monde. Dès 2005, le philosophe Daniel Bensaïd (1946-2010), l’une des références de la gauche révolutionnaire, constatait que les dirigeants anticolonialistes de jadis, ceux qui se réclamaient souvent du marxisme, avaient été remplacés par des profils inquiétants : « L’heure n’est plus aux luttes de libération des années 1950 et 1960, et à leurs grandes promesses. Les leaders n’ont plus pour nom Ho Chi Minh, Guevara, Cabral, Lumumba, Ben Bella, Ben Barka, Malcolm X, mais Ben Laden, Zarkaoui ou Mollah Omar. »

 

Lire aussi cette archive de 2002 :

 Daniel Bensaïd : « Une vision critique du monde »

Un parmi d’autres, Daniel Bensaïd regrettait les grandes heures de ce qu’on a appelé le « tiers-mondisme ». Dans les années 1960, les révolutionnaires occidentaux avaient constaté que le « grand soir » se faisait attendre aussi bien à l’Est, où le stalinisme étouffait toute révolte, qu’à l’Ouest, où le capitalisme semblait avoir plus d’un tour dans son sac. Ils avaient alors placé leurs espoirs dans les insurrections d’un monde « tiers », dont l’Algérie indépendante constituait le symbole le plus séduisant.

 

Les « pieds-rouges »

Au cœur de ce pays, pourtant, des militants européens avaient déjà conscience que les choses n’étaient pas si claires. On les a appelés les« pieds-rouges ». Ces Français avaient soutenu le Front de libération nationale (FLN) dans sa lutte pour l’indépendance. Celle-ci acquise, ils s’étaient installés en Algérie pour contribuer à y bâtir « le socialisme ». Bientôt, ils avaient été confrontés à une tout autre réalité : le nouveau régime islamisait le pays à marche forcée, organisait la chasse aux Kabyles et aux homosexuels, s’en prenant même à ses plus fidèles soutiens européens.

 

Lire aussi, sur « Nos années rouges », d’Anne-Sophie Stefanini :

Les pieds-rouges, un rêve de roman

 

Certains d’entre eux réaliseront alors leur erreur : si le FLN avait une face laïque, il en possédait aussi une autre, profondément religieuse. Le nom de son journal, El Moudjahid, ne signifiait pas « le combattant », comme ils l’avaient cru, mais « le combattant de la foi ». Bannis d’Algérie, la plupart des pieds-rouges garderont pour eux ce qu’ils ont vécu (il ne fallait pas « faire le jeu » de l’extrême droite), et leur silence pèsera lourd sur la mémoire « algérienne » de la gauche française.

 

Des années plus tard, en 1980, ils liront dans Le Monde un entretien avec l’ancien président algérien, Ben Bella. « C’est l’islamisme qui offre les meilleures chances d’une libération réelle », dira-t-il, établissant même une continuité entre les combats du FLN et la révolution islamique qui venait de triompher en Iran.

 

Doute après le triomphe des mollahs

Cette révolution marque une autre étape dans les relations entre l’islam politique et la gauche européenne. Avec le triomphe des mollahs, le doute commence à s’installer : bien que la religion soit toujours considérée comme un « opium du peuple » voué à s’évaporer, on doit concéder que ses effets se révèlent tenaces. A Téhéran, les insurgés qui défendaient le socialisme n’ont-ils pas été balayés par ceux qui promettaient l’avènement du royaume divin ? Cependant, pour beaucoup de gens à gauche, cela ne changea pas grand-chose. « Tout ce qui bouge est rouge », disait un slogan bien connu des soixante-huitards. A coup sûr, Marx finirait donc par l’emporter sur Allah.

Lire aussi  Un entretien avec M. Ahmed Ben Bella • Je rejette un dialogue Nord-Sud truqué et moralisateur • L'islamisme offre les meilleures chances d'une libération réelle

Il faut avoir tout cela en tête au moment d’ouvrir la brochure intitulée Le Prophète et le prolétariat. Parue en 1994, rédigée par Chris Harman, figure du trotskisme britannique, elle analyse le défi que l’islamisme représente pour la gauche. Contrairement à ce qu’on affirme souvent à son propos, Chris Harman ne prône pas une alliance systématique avec les islamistes. Les considérant comme une force tantôt réactionnaire, tantôt subversive, il propose de marcher à leurs côtés partout où leurs actions minent l’impérialisme occidental et les Etats qui le servent. « Avec les islamistes parfois, avec l’Etat jamais », écrit-il.

Cette formule résume le credo durable d’une partie de la gauche européenne, credo qui repose sur trois articles de foi : 1) il n’y a qu’une domination réelle, celle qu’exerce l’Occident ; 2) la seule force qui peut en finir avec cette domination sans frontières est une gauche internationaliste, qui connaît le sens de l’histoire ; 3) quand les dominés se soulèvent au nom de Dieu, il ne faut pas juger le « détour » qu’ils empruntent, car tôt ou tard ils délaisseront les chimères de la religion pour la vérité de l’émancipation.

 

Partout où il a pris ses aises, l’islamisme a écrasé la gauche… Il suffit de penser à l’Iran. Ou à la « décennie noire » en Algérie

Cette façon de voir pouvait se prévaloir d’un précédent historique. En effet, les militants de gauche qui saluaient le potentiel révolutionnaire de l’islam invoquaient souvent l’expérience latino-américaine des années 1960-1970. A l’époque, les guérilleros marxistes avaient pu compter sur l’appui de ce mouvement chrétien qu’on a appelé la « théologie de la libération » : conjuguant évangiles et lutte de classes, ses animateurs en appelaient à la rébellion, et des prêtres y ont laissé leur peau. Par la suite, ce compagnonnage sera invoqué : si nous avons pu recevoir le soutien de croyants chrétiens, pourquoi ne pourrait-on s’appuyer sur des fidèles musulmans ?

Bientôt, cependant, apparut une différence de taille : partout où il a pris ses aises, l’islamisme a écrasé la gauche… Il suffit de penser à l’Iran. Ou à la « décennie noire » en Algérie (1991-2002), quand des intellectuels, des syndicalistes, des féministes étaient égorgés quotidiennement. « L’intégrisme islamique, en règle générale, a crû sur le cadavre en décomposition du mouvement progressiste », constate le marxiste libanais Gilbert Achcar.

 

« Islamo-gauchisme », une étiquette hasardeuse

Même à terre, cependant, ce cadavre bouge encore. Mieux, il continue à se croire universellement désirable. Si « islamo-gauchisme » est une étiquette hasardeuse, trop souvent utilisée pour dire n’importe quoi et disqualifier n’importe qui, il n’en désigne donc pas moins quelque chose de solide. Mais, plutôt qu’une complaisance cynique, il nomme un péché d’orgueil, reposant lui-même sur une croyance obsolète : parce que la gauche est seule à pouvoir canaliser les espérances, toute lutte qui se réclame de Dieu finira par être aimantée par l’idéal de l’émancipation sociale.

 Lire aussi  Islam et laïcité : le schisme de la gauche

Bien plus encore que les calculs clientélistes qui permettent à telle ou telle mairie de se cramponner au pouvoir, c’est cette prétention qui éclaire les épisodes au cours desquels la gauche a cru pouvoir côtoyer l’islamisme sans se brûler : la gauche antiraciste s’est retrouvée en compagnie d’intégristes musulmans au sommet de Durban, en Afrique du Sud, en 2001 ; la gauche altermondialiste a invité Tariq Ramadan au Forum social européen de Paris, en 2003 ; la gauche propalestinienne a laissé proliférer plus d’un slogan haineux dans les défilés auxquels participait le prédicateur Abdelhakim Sefrioui… Entre autres.

Or, autant il est faux d’affirmer que la masse des militants et des intellectuels de gauche ont consciemment « misé » sur l’islamisme comme force politique, autant on peut considérer qu’ils ont longtemps manifesté, à son égard, une forme d’indulgence. Là encore, toutefois, cette indulgence relève d’abord d’un complexe de supériorité.

De même que Lénine définissait le « gauchisme » comme la maladie infantile du communisme, on peut affirmer que l’« islamo-gauchisme » constitue la maladie sénile du tiers-mondisme. Celle d’une gauche occidentalo-centrée, qui n’imagine pas que l’oppression puisse venir d’ailleurs. Celle d’une gauche anti-impérialiste qui voit en tout islamiste un damné de la terre, même quand il est bardé de diplômes ou millionnaire. Celle d’une gauche qui plaçait naguère sa fierté dans son aura mondiale, et qui a été surclassée par un mouvement qu’elle a longtemps regardé de si haut : l’internationale islamiste.

Jean Birnbaum

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  • professeur de lettres, écrivain, j'ai publié plusieurs livres dans la région Languedoc-Roussillon, sur la Catalogne, Matisse, Machado, Walter Benjamin (éditions Balzac, Cap Béar, Presses littéraires, Presses du Languedoc...
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