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4 septembre 2014 4 04 /09 /septembre /2014 08:52

Dominique Le Brun 1 - copie Dominque Lebrun

 

Juriste de formation, journaliste de métier et écrivain par passion, Dominique Le Brun publie des reportages et des ouvrages illustrés depuis un peu plus de vingt-cinq ans. Spécialisé dans la presse nautique et touristique, il signe régulièrement des articles pour Voile magazine et Moteur Boat.

 

Grand voyageur, ses multiples périples lui ont permis d’accumuler une vaste matière pour écrire. Collaborant avec des auteurs, des photographes, des illustrateurs et des graphistes, il a entre autres mené à bien des projets éditoriaux ambitieux et publié plusieurs anthologies et albums ayant trait à sa passion pour la littérature de voyage et maritime.

 

Ayant participé à la rédaction de plusieurs albums et guides sur la Bretagne, cet auteur prolifique a entre autre signé en 2007 Les gens de mer, un recueil de textes illustrés par Roger Vercel, le Nouveau manuel du Marin, la quatrième édition revue et corrigée d’un ouvrage technique qui a commencé sa carrière en 1991 mais aussi Saint Malo, un magnifique livre sur la cité corsaire et Le roman des pôles qui retrace l’histoire de trois explorateurs…

 

 ©  SYLVIE LARGEAUD-ORTEGA

 Le roman maritime, un amer littéraire

 

Odile Gannier, Le Roman Maritime. Émergence d’un genre en Occident, Paris : Presses de l’Université Paris-Sorbonne, coll. « Imago Mundi », 2011, 611 p., EAN 9782840506522.

 

 

L’ouvrage d’Odile Gannier, Le Roman Maritime. Émergence d’un genre en Occident, est clair, érudit, et subtilement spirituel comme en présage le jeu de mots de ses titre et sous‑titre. La problématique annoncée est double : d’une part, préciser ce qu’est le roman maritime grâce à un tour d’horizon fouillé des espace‑temps littéraires en Occident ; conjointement, s’interroger sur la définition et la pertinence d’un genre mal reconnu. Spécialiste de la littérature de voyage, O. Gannier se positionne parfaitement par rapport à ces deux amers, en véritable experte de la navigation. Elle décline le sujet en trois parties, selon l’usage académique, ou en trois bordées pourrait-on dire si, dans le sillage de l’auteur, l’on joue du registre maritime.

 

Le Tour d’horizon 

 

 

 « Le Tour d’horizon… la constitution d’un genre dans son contexte », première partie de l’ouvrage, s’articule à son tour en trois temps. Se déploie d’abord une vaste peinture historique des représentations de la mer, de l’Antiquité gréco‑romaine à nos jours. On embarque avec Ulysse, bien sûr, dont le nom le prédestine à de longues errances : « πλάγχθη est la forme passive de πλάζω, qui signifie écarter du droit chemin, égarer, faire errer », nous renseigne l’auteur helléniste ; « la voix passive a le sens de s’égarer, errer, mais porte aussi, assurément, la marque de l’impuissance : on l’a égaré » (p. 33). La mer, alors, se limitait à la Méditerranée, et l’Océan restait une abstraction sise au‑delà de l’espace connu. C’est cet inconnu qui, du Moyen Âge à l’âge classique, suscitera lamentations et terreur sacrée, car la mer tout entière est devenue synonyme de mort, univers interdit à l’homme. Le héros du premier roman moderne, Robinson Crusoé (1719), est encore admonesté par son père pour cette passion funeste, vouloir partir en mer… Il faut attendre les Lumières pour que « prendre la mer » signifie prendre le pouvoir : les nations rivalisent de conquêtes scientifiques et territoriales. Le regard se modifie, les océans s’apprivoisent, sédentaires et voyageurs se réconcilient. Découverte du monde et récits maritimes se mêlent, deviennent sources d’inspiration mutuelles. Puis avec les Romantiques, les flots se parent de poésie, ils sont objets de contemplation. Enfin c’est l’épopée moderne, l’ère des paquebots où l’on chante la maîtrise technique des océans, mais aussi la nostalgie des traversées à voiles.

 

 

Au cours d’un deuxième tour d’horizon, le regard s’affute, s’attarde sur l’histoire moderne et contemporaine ; le récit maritime est à présent abordé sous des angles géopolitique et socio‑critique. L’étude est exhaustive, exposant, ici, un abrégé net et concis des relations internationales entre 1492 et 1688 (quand fut vaincue l’Invincible Armada), exhumant, là,des détails historiques méconnus : un conflit d’intérêts en Amérique du Nord-Ouest qui faillit enflammer l’Angleterre et l’Espagne en 1790, par exemple. Plus loin, l’auteur rappelle que les expéditions de découverte de Cook et Bougainville visaient à satisfaire, non point tant au progrès scientifique, qu’aux appétits commerciaux et à la colonisation économique. Riche de son travail d’édition sur Étienne Marchand (Le Voyage du Capitaine Marchand. 1791, les Marquises et les Îles de la Révolution, édition d’O. Gannier et C. Picquoin, Papeete : Au Vent des Îles, 2003), O. Gannier dévoile les hauts faits d’un capitaine au long cours longtemps ignoré puisque son retour, en août 1792, fut éclipsé par la fracassante destitution du roi de France. L’ensemble constitue une fine synthèse historique qui s’adresse à un public averti aussi bien que néophyte.

 

 

Au troisième tour d’horizon, le regard se fait encore plus précis, et l’Histoire devient histoire du récit maritime, plus subjective,  présentée du point de vue de personnages, lecteurs et auteurs, qu’ils soient terriens, marins ou passagers. Cet ultime tour d’horizon célèbre le retour de l’étude à la littérature proprement dite, sous l’égide de Chamoiseau, en épigraphe. C’est l’occasion d’un florilège de variations sur la représentation de l’altérité : par exemple, quand le marin est perçu comme sédentaire ; quand il est un personnage à la fois hors du temps et instrument du temps ; quand c’est la terre qui inspire la terreur et l’ennui… Autant de paradoxes et d’inversions axiologiques qu’O. Gannier résume et résout avec habileté.  

 

Petit précis de construction navale 

 

« Petit précis de construction navale : le jeu des combinaisons », c’est le titre de la deuxième partie, qui se décline à nouveau en trois temps. O. Gannier établit d’abord une typologie du roman maritime par référence aux genres voisins : romans historiques, d’aventures, etc. Puis elle dresse un catalogue des motifs maritimes : plus de quarante d’entre eux sont ainsi recensés, de la tempête aux monstres marins, du naufrage à la mutinerie, de l’escale aux femmes déguisées en matelots, en passant par écueils, démâtage, brume. C’est l’occasion d’une promenade cette fois-ci plus spécifiquement littéraire, agrémentée de multiples extraits d’écrits de genres divers — romans éducatifs, baroques, romans d’exploration, etc. — qui tous, peuvent également se réclamer du genre du récit maritime. Walter Scott, auteur du Pirate (1821), y est à l’honneur, ainsi qu’Eugène Sue qui, avec la Préface de La Salamandre (1832) et ses différents Romans de mort et d’aventures (1830‑1832), rédige ce qu’O. Gannier appelle « un acte de naissance générique » (p. 199) du roman maritime français. On retrouve, entre autres, Gulliver dans ses Voyages (1726), Gustave Aimard Par terre et par mer (1879), les célèbres Mémoires d’un gentilhomme corsaire (1831), Edward John Trelawney, et bien sûr Edgar Allan Poe, Herman Melville, Jack London, et encore, plus proches de nous, Ernest Hemingway, Michel Tournier… On aimerait y croiser davantage Robert Louis Stevenson, qui est absent au chapitre des « Cartes marines », et dont les gentilshommes des mers, au chapitre « Pirates », cèdent la place à Plik et Plok, de Sue. Le Chant de l’équipage (1918) de Mac Orlan est pourtant présenté comme un palimpseste de L’Île au trésor (1883), mais l’hypotexte lui‑même est presque passé sous silence.

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Mais ceci n’est qu’argutie car, ici encore, O. Gannier brille par sa vaste érudition et la qualité de ses analyses. La critique de Jules Verne (Vingt mille lieues sous les mers, 1869, L’Île mystérieuse, 1874) est fort subtile, sans complaisance, et amusante :

Quel lecteur ne se souvient, en effet, des listes interminables de noms de poissons, entrevus pêle-mêle à travers les vitres du Nautilus ? […] Jules Verne […] appâte son lecteur avec la succession de péripéties sans nombre et lui assène de temps à autre, lorsque la fiction le pousse à s’évader, un petit coup d’encyclopédie… (p. 210‑211)

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Ne sont guère épargnés Péri en mer ! (1890) de Gustave Toudouze, qui « n’a rien d’un chef‑d’œuvre » (p. 230), ni les séries maritimes (1937‑1967) de Cecil Scott Forester, dont le héros, Hornblower, fait piètre figure à côté des flamboyants combattants de Victor Hugo dans Quatre-vingt-treize (1874). Cependant, la critique d’O. Gannier, toujours fine, est souvent élogieuse, comme lorsqu’elle relève « un factitif à la César : “je jetai l’ancre” » (p. 291) chez un James Cook conquérant (1771), ou examine les effets de la focalisation narrative dans les exposés liminaires du Corsaire rouge (1828) de Fenimore Cooper ou des Aventures d’Arthur Gordon Pym (1838) d’Edgar Poe...

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Published by leblogabonnel - dans littérature
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  • professeur de lettres, écrivain, j'ai publié plusieurs livres dans la région Languedoc-Roussillon, sur la Catalogne, Matisse, Machado, Walter Benjamin (éditions Balzac, Cap Béar, Presses littéraires, Presses du Languedoc...
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