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27 août 2012 1 27 /08 /août /2012 15:50

images-1-copie-8   Un extrait de la conférence proposée par Raoul-Marc JENNAR, à l'occasion du festival du livre de Collioure (pour la suite du texte, se reporter au blog, très riche, de l'auteur :

 http://www.jennar.fr/?p=2514

 

L’héritage des Lumières, un legs en péril

Texte de lexposé présenté lors du festival   « Un livre à la mer »  samedi 25 août 2012, à Collioure

 Tout au long du XVIIIe siècle, un formidable bouillonnement intellectuel a progressivement remis en question lordre établi : la monarchie absolue, la division de la société en ordres immuables et lemprise totale du pouvoir religieux.

Ce quon appelle aujourdhui le « siècle des Lumières » fut en fait laboutissement dun processus entamé par des esprits libres, isolés, usant, souvent avec ruse, tantôt de la poésie avec François Villon ou Jean de La Fontaine, tantôt de la farce avec Rabelais, tantôt de la réflexion philosophique avec Montaigne, Locke, Spinoza ou Descartes.

Les grandes idées des Lumières, on en trouve des traces dans lAntiquité grecque et romaine, dans le Moyen Age, dans la Renaissance et dans le XVIIe siècle classique. Reconnaissant, Rousseau, dans son Discours sur linégalité rend explicitement hommage à Tacite, Plutarque et Grotius.

Ce qui a muri, lentement, ici et là, dans loppression et la répression, politiques et religieuses, se généralise après la mort de Louis XIV et se transforme peu à peu en un courant de pensée. Comme lobserve Tzvetan Todorov, « les Lumières absorbent et articulent des idées qui, dans le passé, étaient en conflit. (…) Les ingrédients sont anciens, pourtant leur combinaison est neuve. »

Dans toute lEurope, des philosophes remettent en question la servilité : celle de la pensée et celle des hommes.  La raison humaine doit se libérer et penser la société comme une réalité compréhensible et transformable en fonction dun ordre naturel fondamental. Tel est lessentiel du message.

Ce qui différencie les philosophes des Lumières de leurs prédécesseurs des siècles précédents, isolés, cest la conscience quils ont dappartenir à un même courant de pensée. Ils se définissent eux-mêmes comme tels au point que Kant publie en 1784 un essai intitulé « Réponse à la question : quest ce que les Lumières ? »

Si, chez nous, on se met à baptiser « Lumières » le mouvement des idées qui se développe alors, en Allemagne cest le terme « Aufklärung » qui désigne ce  courant, tandis quen Italie on parle de « Un secolo illuminato », en Espagne même, on trouve des partisans du « Siglo de las luces» et enfin les Anglais vont se mettre à parler de « enlightenment » ou de « age of reason ».

Dans le texte déjà cité, Emmanuel Kant donne sa propre définition des Lumières : « Les Lumières sont lémancipation de lhomme de son immaturité dont il est lui-même responsable. Limmaturité est lincapacité demployer son entendement sans être guidé par autrui. Cette immaturité lui est imputable, non pas si le manque dentendement, mais la résolution et le courage d’y avoir recours sans la conduite dun autre, en est la cause. Sapere aude ! (ose savoir). Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà donc la devise des Lumières. »

 Puisque lignorance est linstrument premier de lasservissement, cest le savoir qui permet de briser les chaînes du despotisme et de lobscurantisme. Aussi, pour diffuser les connaissances, dAlembert, Diderot et dHolbach vont réaliser lEncyclopédie. Voltaire lui aussi estime quil faut éclairer lopinion et mettre lérudition et lécriture au service de la justice. Il publie son Dictionnaire philosophique. Cest par la diffusion du savoir que les Lumières engagent la plus formidable bataille des idées de tous les temps.

On le sait, et leurs adversaires ne manqueront pas de le souligner, les philosophes des Lumières ne forment pas un groupe homogène. On sait tout ce qui sépare Kant, Montesquieu, Condorcet, Rousseau, Voltaire et les Encyclopédistes. Ils viennent dhorizons différents. Ils varient sur les modes possibles dorganisation de la société. Mais, si on veut bien prendre quelque recul, on constatera que chacun apporte au courant de pensée un élément original de telle sorte quil n’y a aucun doute à les rassembler autour de trois mots  dont Condorcet, dans son « Esquisse dun tableau historique des progrès de lesprit humain » affirmait quils constituaient leur cri de guerre : raison, tolérance, humanité.

A. LAPPORT DES LUMIERES

Au terme de ce XVIIIe siècle, alors que va éclater la Révolution, les philosophes des Lumières ont provoqué un formidablement ébranlement des certitudes anciennes qui régissaient le vieux monde. Je retiendrai les idées les plus fortes qui ont fait rupture avec lAncien régime. Et qui gardent, trois siècles plus tard, toute leur pertinence.

1ère idée : le libre esprit critique

 Cest le primat conféré à la raison sur la superstition, sur les vérités révélées, sur les dogmes. La raison et son corollaire, lesprit critique, bien plus même, lexigence critique à légard des traditions, des pouvoirs, des idéologies quils inspirent et de ceux qui les servent. Comme lécrit Tzvetan Todorov, « lidée de critique est consubstantielle aux Lumières ».

Tous partagent la même conscience de la nécessité de faire triompher la libre raison critique. « Notre siècle, proclamait Kant, est le siècle propre de la critique à laquelle tout doit se soumettre. ! » Comme la lumière du jour succède à lobscurité de la nuit, la raison succède au dogmatisme. Désormais, aucune autorité politique ou religieuse ne doit être à labri de la critique.

2e idée : le volontarisme

 « Un autre monde est possible », ce slogan daujourdhui des adversaires de la mondialisation néo-libérale, lancé par Le Monde diplomatique, sinscrit dans le droit fil de la pensée des Lumières.

« Le présent est affreux sil nest point davenir, un jour tout sera bien voilà notre espérance ; tout est bien aujourdhui voilà lillusion. » » écrit Voltaire.

La quête du bonheur se substitue à lattente du salut. Un autre monde que celui que nous connaissons est envisageable et désirable. Le monde tel quil est nest pas une fatalité.  Les maux sociaux dont souffrent les peuples ne sont pas des phénomènes naturels.

On sen rend difficilement compte aujourdhui, mais, en un temps où la soumission à lordre politique et religieux est la règle commune, dénoncer ce que Castoriadis appelllera en 1991 « la capitulation servile devant la sainte réalité » relève dune rupture totale.

En amplifiant le propos subversif de La Boétie dans son Discours sur la servitude volontaire, les Lumières affirment que lordre établi, foncièrement injuste et totalitaire, nest pas immuable et que lhomme peut prendre son destin en main et faire de la quête du bonheur pour tous lobjet de la politique.

3e idée forte : la liberté

« Il est de la nature intelligible de lhomme de pouvoir par une décision sextraire de cette détermination, se constituer comme sujet libre, refuser la passion et vouloir seulement la réalisation de luniversalité. Ainsi lhomme passion, peut se vouloir liberté. La liberté nest jamais acquise, elle est sans arrêt menacée. Elle doit toujours faire lobjet dune lutte courageuse.» écrit Kant.

Liberté de pensée, mais aussi liberté individuelle. Saffranchir. Désapprendre lacquiescement, la soumission, lobéissance passive. Ni esclave, ni serf, ni serviteur, mais citoyen. Terminée, la servitude volontaire. Pleinement citoyen. Libre. Diderot écrit : « Aucun homme na reçu de la nature le droit de commander aux autres. »

Dans son Discours sur linégalité, Rousseau démontre que la liberté politique est la base de toutes les autres libertés .

Vivre libre ou mourir, va proclamer la Convention nationale !

4e idée forte : légali

Rousseau est, par excellence, lauteur qui, avec constance, a revendiqué légalité politique. Avec lui, lidée dégalité politique, sociale et économique saffirme comme jamais jusqualors dans lhistoire de lhumanité.

Mais il nest pas le seul, comme les anti-Lumières ont tenté de le faire croire pour lisoler et le marginaliser. La révolution  des Lumières, cest le refus des privilèges. « Navoir que ses égaux pour maîtres » avait affirmé Montesquieu. « Les hommes naissent égaux en droits » proclame la Déclaration de 1789. Tout être humain est pourvu de la même dignité, quels que soient sa couleur, sa croyance, son sexe, sa langue, son degré déducation, son niveau social.

Par contre, si Rousseau considère que la femme est au service de lhomme, Diderot, Montesquieu et Voltaire sinterrogent sur le sort injuste fait aux femmes. Milton défend le divorce par consentement mutuel. Helvétius affirme légalité des cerveaux des hommes et des femmes. On retiendra surtout Condorcet qui publie en 1790 « Sur ladmission des femmes au droit de cité, » un véritable plaidoyer pour légalité.

 5e idée forte : la tolérance

 « Puissent tous les hommes se souvenir quils sont frères !»  sexclame Voltaire

 Claude-Adrien Helvetius a écrit un livre intitulé  De lEsprit . Ce livre a été condamné par le Vatican et brulé en faculté de théologie de la Sorbonne. Voltaire ne partage pas les idées développées dans ce livre et le souligne. Il prend toutefois la défense de son auteur. Il fera de même en défendant un jeune protestant toulousain du nom de Calas, ce qui lamènera à publier un ouvrage majeur : le Traité sur la tolérance.

Le plaidoyer inlassable de Voltaire pour la tolérance sera joliment résumé début du XXe par une essayiste britannique en une phrase quil na jamais écrite comme telle mais qui lui est souvent attribuée : « Je ne suis pas daccord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusquà la mort pour que vous ayez le droit de le dire. »

 

 Son « Essai sur les mœurs et lesprit des nations » fournit des développements sur le génie du peuple arabe qui mériteraient dêtre relus aujourdhui.

 6e idée forte : la démocratie

 En se libérant, par linstruction, du pouvoir religieux, en rejetant les superstitions, les dogmatismes et les intégrismes, en privilégiant la raison critique, les hommes se dotent de la capacité dagir sur le cours des choses en vue du bonheur de tous.

Il faut donc que sorganise la délibération de tous et la décision par tous. Un principe fondamental est énoncé : la souveraineté populaire  Tous les pouvoirs émanent non plus du roi, ni de dieu, mais du peuple.

De lunion entre des citoyens égaux naît la société unie par le pacte social qui confirme le lien entre tous. Pour Rousseau, le pouvoir du peuple nest pas transmis. Il est prêté temporairement. Ce que le peuple a prêté pendant un moment à un gouvernement, il peut toujours le reprendre. « La puissance législative appartient au peuple et ne peut appartenir quà lui » écrit-il.

«LEsprit des Lois » de Montesquieu, le « Discours sur les origines de linégalité » et « Le Contrat social » de Rousseau, sont des ouvrages essentiels qui vont nourrir la réflexion et les propositions de Condorcet lorsquil présente son  projet de Constitution. Plus proche de Rousseau que de Montesquieu, Condorcet ne veut pas seulement la séparation des pouvoirs sur laquelle tous les trois sont daccord, mais leur limitation autant que possible. Il veut assurer à la souveraineté du peuple lexpression la plus directe et la plus large. Cest le grand débat entre démocratie représentative et démocratie directe qui commence, ce que Jaurès a appelé « le problème essentiel de la participation effective du véritable souverain à lexercice de la souveraineté. »

7e idée forte : luniversalité humaine

 La révolution des Lumières, cest laffirmation de la commune condition humaine.

« Comme la vérité, la raison, la justice, les droits de lhomme, lintérêt de la propriété, de la liberté, de la santé sont les mêmes partout » souligne Condorcet

« Quand il est question de raisonner sur la nature humaine, le vrai philosophe nest ni Indien, ni Tartare, ni de Genève, ni de Paris, mais il est homme », constate Rousseau

« Je suis nécessairement homme et je ne suis Français que par hasard » insiste Montesquieu.

Les Lumières transcendent toutes les frontières parce que la reconnaissance de la dignité qui est en chacun de nous, laffirmation du droit de chacun à choisir sa voie abolit les frontières.  Pour Montesquieu, Rousseau et Voltaire, les êtres humains ne se définissent pas par une appartenance à une communauté nationale, mais par leur appartenance à une nature humaine commune à tous les hommes. Les Lumières refusent de morceler le genre humain en groupes ethniques, historiques et culturels antagonistes.

Montesquieu voit dans le libre commerce le moyen pour les peuples de communiquer. Il nassigne pas pour autant au commerce la recherche de lunité, mais tout au contraire le respect des diversités. La globalisation nest pas son projet. Cest lêtre humain qui est central, où quil se trouve

Diderot, dHolbach et Voltaire seront des critiques féroces de lesclavage et du colonialisme.

Je voudrais ajouter que les Lumières apportent une dimension qui fait éclater les frontières et les nationalités. Bien avant que la belle idée dEurope soit réduite à un espace mercantile, les philosophes et les savants passaient de Londres à Paris et de Vienne à St-Petersburg. LEurope de lesprit, et singulièrement celle de lesprit critique, est née bien avant celle, conformiste, des marchés et des marchands.

Présentées avec une telle ampleur, dans un si grand nombre de pays, les idées des Lumières représentent, après le Ve siècle athénien, le second moment historique de la pensée politique. La seconde grande avancée.

Comme lécrit le grand spécialiste de lhistoire des idées, Zeev Sternhell, « cest alors que se mirent en place les idées modernes sur lhistoire, la politique et la culture »... (extraits)

 

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  • professeur de lettres, écrivain, j'ai publié plusieurs livres dans la région Languedoc-Roussillon, sur la Catalogne, Matisse, Machado, Walter Benjamin (éditions Balzac, Cap Béar, Presses littéraires, Presses du Languedoc...
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