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15 octobre 2012 1 15 /10 /octobre /2012 17:19

 

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Un poète incontournable dans la renaissance littéraire du XXème siècle, en Roussillon. Après les « jeux floraux de la langue catalane », célébrés à Barcelone, au début du XXème siècle, la bourgeoisie roussillonnaise sexprime, non sans relents de quelque catalanité sous-jacente au long des « jeux floraux du Genêt dOr ». La guerre de 14-18 a apporté son tribut en charnier, douleurs, velléités didentité nationale, un message belliciste lourd démotions réfrénées

 

Il faut se souvenir de revues telles « Le coq catalan », « Tramontane »... des publications réservées à des « initiés », aux rémanences bourgeoises, qui ont permis de découvrir et de diffuser des écrivains nord-catalans aussi célèbres que Joan Amade, Josep Sebastià Pons, Jordi Pere Cerdà, Carles Grandó, Joan Cayrol, « Oun Tal » (Albert Saisset) et bien dautres...

 

Chez Bausil, on trouve des licences parfois sur le style, des hardiesses au niveau de la forme... mais quelle pureté sur le fond !

 

La terre catalane, la vie, lamour, la foi et la fidélité... des thèmes récurrents que lon rencontre chez les vrais serviteurs de la poésie. Si Stendhal exprimait quun poète « ce nest finalement quun cœur qui explose, damour ou de révolte... », plus près de nous, « el Mestre, Pau Casals » sest fort justement plu à le traduire t : « un artiste au bout du compte, ce nest que quelquun de sincère »

 

Puissiez-vous prendre autant de plaisir à lire, découvrir ou redécouvrir ces quelques textes dAlbert Bausil que jen ai pris et que jen prends à les lire, relire et apprendre, depuis plus de trente ans Comme dans « La terrasse au soleil » : « Javais vingt ans, javais une âme de vainqueur » et jai découvert son œuvre. Une œuvre brève dans la fulgurance, mais dense cependant dans la permanence. Bausil, ça ne sexplique pas, ça se savoure, ça sentend, ça se sent

 

Plût au Bon Dieu que nous soyons encore quelques irréductibles à défendre la poésie. Il ne nous restera que ça lorsque lon nous aura tout enlevé Et bordel pour les bonimenteurs, tricheurs et sodomites de tout poil La poésie ne se comptabilise pas, cest elle qui nous comptabilise !...

 

Comme une chanson, un poème détient un rôle social... un poème ça nous aide bien souvent à mieux vivre... et parfois tout simplement à vivre. Bausil est de ces Amphitryon qui nous invitent à leur table, sans goûter aux mets quils nous ont concoctés un ce ces hôtes qui nous font goûter, désirer et passionner ce qui ne se boit, ni ne se mange : la poésie


Jean Iglesis

 

 

* Poèmes d'Albert Bausil :  extraits de « Poèmes et proses », recueil anthologique (Editions Tramontane dernière revue  1980)


** Livres disponibles aux éditions de L'Olivier : Pel-Mouchi, roman et anthologie avec une longue étude de l'oeuvre de Bausil.

 

*** A signaler : A l'initiative de Josiane Coranti et de Jean-Louis Ferrer, les "lectures" (1ère édition) de la "maison rouge" (maison de Bausil à Perpignan, rue Rabelais, juste avant le couvent des Minimes : jeudi 18 octobre à 19 heures, entrée libre.


Mon pays !...

 

Mon pays, cest mon ciel, ma ville, ma grand-route

cest le clocher quon voit de loin, quand on revient,

cest le dîner qui fume et cest lâne qui broute,

tout le décor qui se souvient !

 

Mon pays, cest ce mas ombragé de platanes,

cest la garrigue et ses buissons de romarin,

ce sont les cris de la hurlante tramontane,

la voix triste du vent marin.

 

Mon pays, cest la mer, la vigne, la montagne,

les cyprès bleus où les moineaux vont se blottir,

les pommiers du Conflent, les blés de la Cerdagne,

les cerisiers du Vallespir !

 

Mon pays, coiffé de ses tuiles vives,

cest lautomne roux, clair et triomphal,

cest lhiver traînant des roses hâtives,

sous les chars joyeux de son carnaval ;

 

cest le doux printemps de lheureuse Albère

où lon voit des bois de micocouliers,

des pêchers fleuris dans tous les halliers

et des mimosas dans les cimetières !

 

Mon pays, cest ça, ce sont ces trésors,

ces sommets neigeux, ces plages vermeilles,

cest ce Roussillon des fruits et des treilles

jeté sur la mer comme un bouquet dor.

 

-Et mon pays, cest toi, toi ma petite amie !

ta chanson, ta gaîté, ta voix, ta bouche en fleur,

tes yeux brûlants qui font du soleil sur ma vie,

tes cheveux noirs qui font de lombre sur mon cœur.

 

 

La terrasse au soleil

 

Comme tous, jai rêvé de conquérir la Ville.

Javais vingt ans. Javais une âme de vainqueur.

Je croyais arracher à la Gloire indocile

Tous les baisers, tous les lauriers et tous les cœurs.

 

Chaque jour, éveillé par lappel des chimères,

Je frémissais dimpatience sur mon seuil.

Paris mapparaissait là-bas dans ses lumières,

Comme une citadelle ouverte à mon orgueil.

 

De triomphes parmi la foule qui macclame

Et de la griserie exquise des encens

Je menivrais déjà. Je portais dans mon âme

Des rêves fous dimperators adolescents.

 

-Un soir, que fatigué despérer et dattendre

Jétais allé masseoir sur la route dété,

Une enfant a passé, grave, amoureuse et tendre...

Mes yeux ont rencontré ses yeux. Je suis resté.

 

Alors, pour moi, la gloire a perdu son mirage.

Mes espoirs ont fleuri vers une autre clarté :

Je nai plus eu devant ma foi que son image,

Je nai plus eu dautre flambeau que sa beauté.

 

Et, parmi la torpeur de la petite ville,

Près de la mer, parmi la lumière et les fleurs,

Je me suis endormi dans mon rêve tranquille,

Bercé dinsouciance et de calmes bonheurs.

 

Je suis resté. Les voix du sol et de la race

Ont retenu lessor au moment de léveil.

Le Soleil a doré la treille et la terrasse,

Et jai chanté devant la terrasse au soleil.


 

Hélène

 

 

Quêtes vous devenue, Hélène,

petite Hélène aux longs yeux gris, que chaque soir, jallais attendre à la sortie du Cours,

le cœur battant, les poches pleines

de billets et de vers damour ?...

 

Je me souviens de vous à peine,

petite Hélène.

Votre père était officier

- officier de gendarmerie !

Vous étiez sans coquetterie,

tout devenait plus bleu, plus blond, quand vous passiez.

Javais treize ans, vous nen aviez pas douze,

vous portiez un manteau de drap bariolé

et quand jallais vous voir, je cachais sous ma blouse

un bouquet que javais volé.

 

Quêtes vous devenue, Hélène,

petite Hélène de la rue de la Réal ?

Que le cœur me faisait du mal

quand je ne voyais pas votre manteau de laine

venir de loin, parmi le groupe matinal,

le groupe qui sortait de classe avec des livres

et des cartables sous le bras...

Jamais ce temps, ce beau printemps ne reviendra.

 

Je ne vous parlais pas, je nosais pas vous suivre,

mais lorsque je rentrais dans ma chambre, le soir,

et quon ne pouvait pas me voir,

je mettais devant moi votre photographie

et jécrivais des vers de flamme, de folie,

des vers que je nécrirai plus...

 

Mon Dieu : comme vous mavez plu,

petite Hélène aux jambes nues !

Qui me dira ce que vous êtes devenue,

ce que vous faites, maintenant,

vieille fille ou jeune maman ?

 

Jimagine vous voir, douce, modeste, mince,

dans une calme préfecture de province,

accompagnant à la Musique, le Jeudi,

une petite fille en robe dorgandi

qui vous ressemble.

La nuit descend. Je vous regarde. Et il me semble

quun jeune lycéen passe à côté de moi,

avec ma silhouette, avec mes yeux qui brillent,

avec ma foi,

et quil laisse glisser aux doigts de votre fille

la rose que javais aux doigts...


 

Ta jeunesse

 

Ta jeunesse a lodeur des muguets ! Ta jeunesse

Est fraîche comme une grappe dacacia.

Il monte de ta voix des sources dallégresse

Des rumeurs de jardin et des alléluias !

 

Quand tu rentres, cest comme un matin qui méclaire,

Après la nuit, la triste nuit, quand je tattends.

Ton geste autour de toi répand de la lumière

Et tes bras nus ont lair de porter le printemps !

 

Ô ta jeunesse ! Ô ta jeunesse que jenvie !

Tes cheveux fins, tes cheveux fous denfant de chœur !

Tes yeux surtout, tes yeux amoureux de la vie,

Tes yeux joyeux, tes yeux fleuris, tes yeux vainqueurs !

 

Je suis tout ébloui de toi. Quand tu te penches,

Cest comme une douleur heureuse que je sens...

Un trouble naît de létroitesse de tes hanches,

De tout ton petit corps souple dadolescent.

 

Et puis, ce sont tes doigts, tes mains longues et pâles,

Tes mains jointes, tes mains vagabondes, tes mains

Qui se ferment sur toi comme de longs pétales

Etreignant le hâtif battement de tes seins.

 

Demeure. Embaume-moi de tout ce que tu touches.

Ne ten va pas Il fait si bon ! mon cœur est lourd.

Toute la volupté du monde est sur ta bouche.

Reste là, mon trésor ! mon petit ! mon amour !

 

 

Voyages

 

Je nai pas fait, même en désir, le tout du monde.

Je suis resté chez moi, paisible et ignorant.

Je me suis contenté davoir la mappemonde

Sur ma table, entre Jules Verne et Paul Morand.

 

Rien que la terre. Et cest bien vrai ! Rien que la terre

Et que la mer, et que le ciel toujours pareils.

Toujours les mêmes paysages sans mystère,

Toujours les mêmes soirs et les mêmes soleils.

 

Je ne partirai pas pour les Indes profondes,

Pour les jardins des héroïnes de Loti.

Je ne verrai jamais les îles de la Sonde,

Ni les colliers de fleurs des filles dHaïti.

 

Je ne verrai jamais grandir sur locéan

Ces villes dombre et dor que les palmiers couronnent.

Je ne cueillerai pas les roses dIspahan

Ni les verveines bleues au balcon de Vérone.

 

Mais men suis-je créé, des ciels, des floraisons,

Des palais infinis où lâme vagabonde.

Et men suis-je conquis des havres, des toisons,

Des forêts où chantaient tous les oiseaux du monde !

 

.../...

 

Men suis-je rappelé des voyages damour,

De frémissants départs, de lyriques escales,

Et men suis-je ébloui daurores boréales,

De flammes, de réveils, dadieux et de retours !

 

Je te plains, visiteur des mornes capitales ;

Touriste insatisfait qui te traces, lhiver,

Des paradis daffiche et de carte postale

Aux bornes de ton âme et de ton univers !

 

Ce matin, en ouvrant la lettre bleue et sage

Qui nétait quun morceau de ciel sur ma prison

Jai fait le plus fervent, le plus ardent voyage

Vers le plus radieux de tous les horizons.

 

Jai choisi librement la route la plus belle,

Je suis le pèlerin le plus halluciné,

Parce que, chaque jour, des étoiles nouvelles

Fleurissent pour moi seul un ciel imaginé.

 

Et parce que, sans but, sans boussole, sans voiles,

Mais, sous le pavillon de lIndéterminé,

Je cingle avec amour, au gré de ces étoiles,

Vers les eldorados que je me suis donné !

 

 

Hymne au Roussillon

 

Je taime pour ta plaine onduleuse et féconde,

Pour léclat de ton ciel, la tiédeur de ton air,

Ô Roussillon, blotti comme une crèche blonde

Entre la Montagne et la Mer !

 

Je taime pour tes champs où la luzerne pousse,

Pour tes forêts de pins où la lune sendort,

Pour tes coteaux escaladés de vigne rousse,

Pour tes sommets irradiés de neige dor !

 

Je taime pour les clairs villages que tu poses,

Au bord des flots, le long de tes golfes latins,

Pour ton soleil qui fait chanter les tuiles roses,

Dans le rutilement joyeux de tes matins !

 

Je taime pour ta ligne souple de montagne,

Pour les vallons de ton Vallespir enchanté,

Pour les moissons de ta lumineuse Cerdagne,

Pour ton Albère heureuse où Virgile a chanté !

 

Pour tes commencements dautomne dans la plaine,

Lorsque les vendangeurs regagnent les maisons

Sur les lents chariots et les comportes pleines,

Debout dans la splendeur des rouges horizons !

 

Je taime pour ta race ardente, en qui ruisselle

Et bout le jeune sang des robustes espoirs,

Pour tes filles, qui sous les coiffes de dentelle

Ont le soleil enclos dans leurs yeux de jais noir !

 

Je taime pour tes soirs de fête, après la danse,

Lorsque les couples las, par les chemins ombreux,

Ségarent pour unir leurs bouches, en silence,

Dans la complicité des crépuscules bleus...

 

Je taime aussi pour tes romances populaires,

Musique qui mémeut de son murmure ami,

Cantiques envolés dun rêve de grandmère

Qui voletez autour des berceaux endormis...

 

Quand le dernier sommeil aura clos ma paupière,

Lorsque jaurai tracé mon suprême sillon,

Je veux que ma poussière unie à ta poussière

Dorme sous lolivier natal, ô Roussillon !

 

Je veux que ma substance emmêlée à la tienne

Soit un ferment nouveau de ta fécondité,

Et je veux que ta voix méditerranéenne

Me berce dans la mort et dans léternité.


Aux morts de mon pays

 

Poème dit par Madeleine Roch, sur la scène

de la Comédie Française, le 18 novembre 1922

 

...Vous naurez même pas de place au cimetière.

Vous êtes tombés, seuls, sur des champs inconnus.

Aucune main dami na fermé vos paupières.

On ne sait pas ce que vos corps sont devenus...

 

Quand Novembre viendra sur les grands jardins blêmes,

Quand la Toussaint fera tomber ses feuilles dor,

Vos mères niront pas, avec des chrysanthèmes,

Pleurer devant la tombe où repose leur mort.

 

Vous ne dormirez pas en terre catalane,

Près du petit chemin paisible où nous passons,

Et le vent familier qui berce les platanes

Ne vous bercera pas de sa bonne chanson.

 

Inconnus, confondus dans limmense hécatombe,

Nul ne peut, maintenant, vous sauver de loubli.

Le glas ne sonne pas pour un soldat qui tombe,

Et cest le soir venu quon vous ensevelit !...

 

Sans cercueil, sans adieu, sans larmes, sans prières,

Sans le dernier baiser de ceux que vous aimez,

Sans la petite croix où senroule le lierre,

Dans la nuit, par les bois, sous la fange, dormez...

 

Dormez ! Votre sommeil est beau comme une aurore.

Demain, les angélus du bonheur sonneront ;

Vous ne serez pas là pour voir les blés éclore,

Mais ce sont vos épis que nous moissonnerons !

 

.../...

 

Le monde avait besoin pour que tout saccomplisse

De son sang le plus pur et le plus vigoureux.

Vous êtes la rançon de ce grand sacrifice,

Et cest par vous que nos enfants seront heureux.

 

De ce sang répandu dans les sillons déteules,

De ce ferment sacré monte déjà la fleur,

Et les peuples, un jour, assis autour des meules,

Béniront la besogne obscure du semeur.

 

Et nous, les survivants de la grange et de laire,

Nous qui recueillerons aux champs de lavenir,

Le prix de ces printemps et de ces ossuaires,

Nous ne toublierons pas, martyr !

 

Nous ne toublierons pas. Dans la plaine arrosée,

Quand nous verrons le grand retour de Messidor,

Nous nous rappellerons que cest votre rosée

Qui fit épanouir pour nous la moisson dor.

 

Nous ne toublierons pas. Car cest avec ton rêve

Que nous entrons vivants dans la réalité,

Que nous reforgerons le soc avec le glaive,

Et que nous cueillerons demain le blé qui lève

Dans les champs rajeunis de la fraternité.

 

Albert Bausil (1881-1943)

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