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30 octobre 2013 3 30 /10 /octobre /2013 19:53

 pepin.jpg   Il nous avait fait le plaisir de participer au festival "Un livre à la mer", de Collioure 2011, en compagnie de Daniel Maximin. J'ai déjà parlé de lui, dans mon blog, à cette occasion. Nous avons goûté son style novateur et son sens de l'amitié. Cet article lui rend hommage, lui qui rend hommage aux Haïtiens...

   Ernest Pépin, un défenseur des îles : Ernest Pépin est un grand homme de la littérature caribéenne.  Distingué par plusieurs prix, ses oeuvres ont acquis une notoriété internationale.  Ils sont traduits en espagnol, en italien et même en néerlandais.   Depuis toujours, Ernest Pépin se réfugie dans les mots pour voyager et rêver.  Fenêtres sur le monde, les mots lui font découvrir la passion de la lecture sans pour autant le couper de la réalité. 

  Que ce soit ceux de « Cuba [qui le] hélait d'un grand cri rouge, [ceux] de la Jamaïque [qui] descendait des montagnes bleues, de Puerto-Rico [qui] picorait les étoiles, de Santo Domingo [qui] buvait du sang aux frontières, de Saint-Vincent [qui] émigrait au Honduras, de La Martinique [qui] broutait ses laminaires, de La Guadeloupe [qui] refusait son double [...], de Sainte-Lucie [qui] récoltait des prix Nobel, [ou enfin] de Trinidad [qui] cousait inlassablement les costumes de carnaval ».  Attiré par tous ces écrits, trouvant que la littérature caribéenne est très délaissée et méconnue, il s'y pose en défenseur. Pour lui qui lutte pour une reconnaissance littéraire, il sait « qu'au bout de [sa] ligne le jeu du monde se jou[e] et que chaque vague reli[e] les îles aux continents et les continents à des planètes lointaines».  Il propose, alors, l'organisation du premier Congrès des Ecrivains de la Caraïbe, en 2008, à la suite duquel « la Caraïbe vint à [lui et s'ouvrit au monde] comme une pêche miraculeuse [leur] apport[ant] le bonjour des îles depuis Trinidad jusqu'à Cozumel, [...] remerci[ant] Haïti d'avoir soulevé seule la roche des mille douleurs. »  

 

 

 

Poète mais aussi romancier, Ernest Pépin s'inspire de son quotidien, de son vécu et, certainement, de ses voyages pour produire des oeuvres magnifiques, dont « Le soleil pleurait », qui reçut en 2011, le prix Robert Delavignette, de l'Académie des Sciences d'Outre-Mer.

 

Même si, selon Ernest Pépin, « il y a très longtemps que la terre tremble en Haïti : de faim, de peur, des macoutes, de tous les mystères accumulés par un peuple », « Le soleil pleurait » est un roman d'amour, de désastre et d'espérance. Utilisant des expressions du terroir, rendant les descriptions tellement vivantes, Pépin en fait un texte poétique.  Le langage est imagé à souhait et la manière typiquement caribéenne dont il manipule les mots, les francisant tout en gardant leur sens premier - le créole - rend l'histoire ludique.  C'est un texte qui peut se lire à voix haute rendant ainsi l'appropriation des mots, des expressions, plus intenses, plus émotionnelles.  En lisant « Le soleil pleurait », il est aisé de comprendre combien il est important pour l'écrivain caribéen, tout en s'exprimant dans sa langue littéraire, d'user aussi sa propre langue.  Celle-là rend sa littérature plus personnelle, la moulant dans une réalité propre aux couleurs tropicales. 

 

L'histoire se déroule à Port-au-Prince,  en 2011.  Marie-Soleil, se réveille, et constate l'absence de sa fille Régina, la prunelle de ses yeux, qui « jamais baille tracas ».  Marie-Soleil « sauçait dans un étouffer de pleurer » alertant, ainsi, tout le voisinage qui, en branle-bas de combat, entame les recherches dans les environs, en ratissant « les en-bas- ponts, les entre-deux-cases... », tout en se solidarisant pour récolter la rançon demandée par les kidnappeurs.  Tour à tour, l'« écriveur-raconteur ou [le] raconteur-écriveur », intrigué, décide de mener sa petite enquête pour retrouver le père biologique de Régina. Il se rend, sans crier gare, dans la bourgade La Paulette, persuadé que là réside la clé de l'énigme. Ce qu'il y découvre, le laisse pantelant. Quand il regagne Port-au-Prince, c'est une Marie-Soleil, différente qu'il retrouve, qui « n'est pas ce qu'on croit [et qui] chaque jour en bataille dessine un soleil que personne ne voit ». Elle travaille à tirer le diable par la queue pour amasser le pécule salvateur.  « Si elle chantonne c'est qu'elle veut se donner du coeur.  Régina ne peut pas mourir ! Haïti ne peut pas mourir ! » 

 

En incarnant des personnages divers, Pépin matérialise plusieurs secteurs de la vie politique d'Haïti qui ont influencé et qui influencent encore la scène socio-politique.  Malgré les sous-entendus, à aucun moment, le lecteur n'a l'impression que le récit transpire la dureté, l'atrocité ou la dérision. Pépin s'accroche plutôt à cette réalité pour écrire une complainte, un hymne à la vie, se lamentant, de préférence sur le sort d'Haïti.  En « écriveur-raconteur », il semble s'incarner pour dénoncer les misères dont souffre Haïti qui s'immortalise en Régina, « ils ont tué Régina [...] ! Ils ont tué un morceau d'Haïti ! » Le lecteur peut aisément se rendre compte qu'Ernest Pépin s'est attribué la mission de donner une fraternelle accolade au pays afin que vive l'espoir de la voir, un jour, renaître de ses cendres.  D'ailleurs, « Qui veut la mort d'Haïti ? Personne n'a jamais répondu à cette question. »  De plus, le slogan, tant repris depuis le tremblement de terre 2010, « Haïti ne peut pas mourir », revient, inlassablement, comme un leitmotiv à travers le déroulement du récit.   

 

Dans « Le soleil pleurait », Pépin a cerné une certaine réalité d'Haïti qui « depuis des siècles, [...] va et vient avec les courants marins, [et] engraisse des terres, des villes opulentes et  [de] ses mains ouvrent les barrières dans les lointains du monde ». Il a aussi mis en perspective une autre réalité, celle des hommes dans le monde, en constatant qu'« une nouvelle race d'hommes est descendue sur terre et [que] son coeur est une vermine ». Haïti n'a pas engendré des kidnappeurs.

 

« Le soleil pleurait » est un roman d'un Guadeloupéen aux Haïtiens.  C'est un homme, un poète, un Caribéen qui continue de s'étonner sur « ces noeuds emmêlés, ce trop-plein dispersé, ces histoires furieuses, ces paysages déchirés », et sur le « comment [...] le pays tient-il [encore] debout sur son radeau ? » et sur ceux, à l'instar de Marie-Soleil, qui «poussent et ramassent les restes.  Les restes d'une histoire ou les restes d'un pays ? »

 

« Haïti ne mourra pas ! C'est la maîtresse des morts ! »

(C) Le Nouvelliste - Rachel Vorbe

 

 

JPB-et-Ernest-Pepin.jpg  Avec E. Pépin, lors du Festival de Collioure

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  • professeur de lettres, écrivain, j'ai publié plusieurs livres dans la région Languedoc-Roussillon, sur la Catalogne, Matisse, Machado, Walter Benjamin (éditions Balzac, Cap Béar, Presses littéraires, Presses du Languedoc...
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