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7 septembre 2012 5 07 /09 /septembre /2012 10:25

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   * Suite de "Célébration de Perpinya" (6 septembre 2012)

 

Le but de la matinée, c'est l'attente du soleil sur les étals du marché République, le jeu de ses rayons obliques dans les venelles qui bordent les places stratégiques du centre- ville: celles des Poilus et de la Cathédrale, enserrées par de hauts immeubles en cayroux, et celle, plus ouverte, avec la perspective des quais et, tout au bout de la Basse, là-bas, l'échappée vers le Canigou blanc et massif.

 

Durant le lent établissement du zénith, tout est possible dans la ville encore fraîche du matin; ensuite, ce sera trop tard, le spectacle n'est plus vivant et la population se retire derrière ses murs épais, ses persiennes jalouses, ses volets égoïstes; la ville se terre alors dans le silence de la sieste, dans le mutisme du bonheur ou dans l'omerta des troubles travaux ...La ville meurt alors de la pesante chaleur de l'après-midi: on ne peut imaginer que la nuit s'ouvrira au farniente des cafés, des terrasses et des lieux culturels. 

 

Mais le basculement du jour dans l'âpreté de l'après-midi, jusqu'aux  périples de la nuit, cela m'indiffère: je ne désire vivre que les matins, les rencontres sur un marché aux fleurs, aux fruits, aux ambiances catalanes, sur un marché qu'on voudrait totalement en plein air, même si les temps poussent à se couvrir, à se prémunir, à tirer la couverture à soi. Vivre les couleurs matinales d'un sud extrême, susciter les paroles autour des titres du quotidien local, commenter la silhouette d'un élu qui fait son tour de ville, muni de mains et de bons mots.

 

Je l'aime, ma ville, car elle est le contraire de la limite; elle n'est, en rien, une ville frontière; n'est pas le sud de la France ni le nord de l'Espagne; pas la fin de l'Europe, ni le début de l'Afrique; pas la vérité au-delà des Pyrénées, ni le mensonge en- deçà. Elle est passage, brassage, carrefour, de peuples et de civilisations. Faite de sédiments matériels et psychologiques, elle constitue un vaste palimpseste. Elle est, sans doute, une faille, une éternelle blessure, mais elle est riche de ses faiblesses mêmes, des incessantes immigrations, de l'irrédentisme gitan et de la fatuité maghrébine. 

 

Face à ces incursions, à ce cosmopolitisme permanent, le cœur catalan de la ville s'épuise, se ramasse en ses fêtes fraternelles et ses manifestations culturelles, en rêvant d'une improbable unité de corps et d'esprit. Je l'aime ma ville, la mauresque, l'andalouse, l'espagnole, la catalane, malgré ses velléités d'ouverture et ses tentations de repli, car elle est tout cela,  le monde bigarré, le refuge des exilés, l'habitation des étrangers, l'éternelle forteresse à conquérir. Je l'aime, ma ville à la forte personnalité, car elle est faible avant tout. A l'image de l'homme.

 

Perpignan, je t'aime, ville humaine!    

 

 

(texte lu par Lambert Wilson, le 7/7/2000, au Campo Santo de Perpignan, à l’occasion du spectacle des « Estivales » : Lettres à ma ville, spectacle conçu par Carmen Maura, Jean-Louis Trintignant et Lambert Wilson.)  

 

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  • professeur de lettres, écrivain, j'ai publié plusieurs livres dans la région Languedoc-Roussillon, sur la Catalogne, Matisse, Machado, Walter Benjamin (éditions Balzac, Cap Béar, Presses littéraires, Presses du Languedoc...
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